Addictions sans produits et quiz sur les addictions aux jeux vidéo et à Internet

L’extension du champ des addictions sans produit est presque sans limites et ce fait impose une réflexion sur ces maladies bien particulières, tant au plan épistémologique qu’au plan politique. Le jeu pathologique est, depuis 2013, classé aux côtés de la dépendance à une substance dans la catégorie des addictions du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders . Le clinicien reçoit aussi des demandes de patients pour les addictions au sexe ou aux jeux en réseau sur Internet. Ces trois formes d’addiction sont présentées dans leurs dimensions historique, épidémiologique, clinique, avec les principales comorbidités qui leur sont associées. Les principes de la prise en charge sont communs à l’ensemble de ces pathologies, mais les traitements peuvent différer et doivent être adaptés au cas par cas.

Mots-clés : Addiction, Jeu pathologique, Cyberaddiction, Jeux vidéo, Addiction sexuelle, Histoire, Définition, Épidémiologie, Prise en charge, Traitement, Comorbidité

Toute référence à cet article doit porter la mention : Valleur M, Codina I, Rossé E. Addictions sans produit. EMC-Psychiatrie 2016;13(1):1-11 [Article 37-396-A-20].

Introduction

Une entité toujours discutée

L’existence même de la notion d’addiction sans produit est une source de polémiques, tant parmi les spécialistes que dans le grand public.

Pour le clinicien, du fait de la souffrance et de la demande des patients, le jeu excessif, compulsif ou pathologique mérite d’être considéré comme une addiction. Pourtant, c’est seulement en 2013 qu’il a rejoint, dans le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM) [1] nord-américain, l’alcoolisme et les toxicomanies dans ce groupe des addictions.

Il existe par ailleurs toujours des discussions sur l’existence ou non d’une « cyberaddiction », les usages problématiques d’Internet ne faisant pas pour le moment l’objet de définitions précises, et l’addiction sexuelle n’est pas encore reconnue « officiellement ».

Les débats sont d’ordre épistémologique : les addictions relèvent-elles plus des mécanismes vitaux (donc de la médecine et de la biologie) ou au contraire de l’histoire intérieure de vie [2] (donc plus de la psychanalyse, des sciences humaines et sociales) ? Mais ils sont aussi politiques : peut-on traiter sur le même plan des « drogues » aussi diabolisées que l’héroïne ou la cocaïne, et des activités aussi répandues et généralement innocentes que le jeu d’argent ou les jeux vidéo ?

Le statut des addictions sans produit

De façon générale, nombre de spécialistes participent à un élargissement de la notion d’addiction, y incluant jeu pathologique, usages abusifs d’Internet, addictions sexuelles, etc., mais aussi certains troubles des conduites alimentaires, certaines formes de relations affectives [3, 4, 5, 6]. En revanche, des chercheurs, notamment neurobiologistes, hésitent à entériner cette expansion virtuellement sans limites (puisque aucun objet de consommation, aucune pratique, n’est à l’abri d’une dérive addictive).

Selon les tenants d’une vision avant tout biologique, une « vraie » addiction doit correspondre à une modification durable et objectivable des circuits cérébraux [7].

Beaucoup pensent d’ailleurs que le jeu, comme l’usage de drogues, doit induire des modifications cérébrales, et les recherches utilisant l’imagerie cérébrale commencent à fournir des éléments de confirmation de cette hypothèse  [8, 9].

Une longue histoire

L’entrée du jeu pathologique dans le cadre des addictions (DSM-5, 2013) constitue donc une petite révolution : une addiction sans produit est désormais placée sur le même plan que l’alcoolisme ou les toxicomanies, et ce fait est d’une grande importance, tant au plan épistémologique qu’au plan politique.

Mais la reconnaissance de ces « nouvelles » addictions est indéniablement aussi une révolution, au sens d’un retour aux origines : depuis deux siècles, de part et d’autre de l’Atlantique, la théorisation des addictions a été construite autour de l’effet des « drogues », alcool, opiacés, excitants, en faisant une grande part à l’intoxication (l’alcoolisme, et tous les termes en « isme »), ainsi qu’à l’aspect physique de la dépendance (la « pharmacodépendance » a remplacé, un temps, les termes de toxicomanie ou d’addiction). Or, cette approche a peut-être constitué une parenthèse, une période en passe de se terminer : c’est à une vision plus ancienne qu’il faut sans doute revenir aujourd’hui, selon laquelle les addictions « avec drogues » constituent un sous-groupe d’une vaste entité des addictions, où pourraient entrer un nombre quasi infini de dépendances, autrefois abordées comme « vices », « passions », « habitudes invétérées », etc.

L’histoire dont il s’agit n’est pas celle des « drogues » ou des « vices » en question, mais celle de leur médicalisation.

Jusqu’à ce jour, un acte de naissance très symbolique de ces « maladies » a été mis en avant dans le monde de l’addiction : c’est, remontant à 1784, la publication de l’essai de Benjamin Rush [10] sur l’effet des spiritueux sur le corps et l’âme humains. Ce texte garde une importance capitale, puisqu’il lie la maladie addictive à cette valeur nouvelle qu’est la liberté individuelle, dans la démocratie naissante : désormais, alors que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit  », devenir l’esclave – fût-ce d’une substance ou d’une conduite, addictus signifiant étymologiquement « esclave pour dettes » – est un problème qui prend une dimension nouvelle. Produit des Lumières, il propose aussi des causes et des traitements qui sortent du cadre religieux, et amorce une réduction matérialiste, un primat du corps sur l’âme, qui mènera à la notion d’intoxication chronique, l’alcoolisme, introduit par le Suédois Magnus Huss, en 1849 [11].

Un ouvrage redécouvert, le traité de Pascasius  [12, 13] vient relativiser cette vision de l’histoire : dès 1561, en pleine Renaissance, c’est aussi un médecin qui propose une analyse étiologique et des remèdes pour une addiction, celle que l’on appelle aujourd’hui le jeu pathologique. C’est donc bien une petite révolution dans cette histoire des addictions, pour deux raisons principales. D’une part, l’idée de maladie remonte non seulement à l’aube de la démocratie moderne, mais à l’humanisme de la Renaissance. D’autre part, il s’agit d’une addiction sans produit, de celles qui aujourd’hui passent facilement pour de « nouvelles » addictions : dans cette nouvelle perspective, la mise en avant des dangers des drogues, de l’intoxication chronique, n’aurait constitué qu’une longue parenthèse avant un retour à un abord plus large de l’ensemble des conduites de dépendance…

Nos plus contemporaines « nouvelles addictions » correspondent donc à des manifestations de passions, d’habitudes, de dépendances, qui ont toujours été problématiques, et sur lesquelles les médecins se penchent depuis bien longtemps. Mais la situation actuelle n’est évidemment pas un simple retour en arrière, ni une négation de tous les progrès apportés par la recherche scientifique, y compris sur les intoxications et les mécanismes physiologiques de la dépendance. Il convient toutefois d’élargir la réflexion et les recherches au-delà d’un simple abord physiologique d’une maladie, puisque les addictions correspondent à des difficultés individuelles auxquelles les sociétés ont tenté d’apporter des réponses depuis l’Antiquité.

Références

Vous venez de lire l’introduction à l’article Addictions sans produit paru dans l’EMC Psychiatrie

auteurs : M.Valleur, I.Codina, E.Rossé

Références auteurs
les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts en relation avec cet artic

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