article de la revue Thérapie : PHARMACOVIGILANCE

Pharmacovigilance : risques et effets indésirables de l’automédication

Jean-Louis Montastruc a,∗,b, Emmanuelle Bondon-Guittona, Delphine Abadie a, Isabelle Lacroix a, Aurélie Berreni a, Grégory Pugnet c, Geneviève Durrieu a, Laurent Sailler c, Jean-Paul Giroud b,Christine Damase-Michel a, François Montastruc a

Références Auteurs

MOTS CLÉS : Automédication; Pharmacovigilance; Effets indésirables médicamenteux; Risques; Antalgiques; Anti-inflammatoires non stéroïdiens; Benzodiazépines

Résumé L’automédication correspond au recours, dans une intention de soin, à un ou plusieurs médicaments sans l’aide d’un médecin. Son importance s’avère croissante. Après avoir discuté les principales définitions de l’automédication, cette revue présente quelques grandes caractéristiques de cette pratique thérapeutique : prévalence, motifs, populations concernées et médicaments utilisés. Alors que les risques théoriques de l’automédication (effets indésirables propres, interactions, erreurs de produit, de posologie ou de durée de traitement, difficulté de l’autodiagnostic, risque d’abus ou d’addiction. . .) sont largement discutés dans la littérature, il existe en fait peu de données détaillées de pharmacovigilance concernant les caractéristiques et les conséquences de cet usage en vie réelle. Ce travail décrit donc les trop rares données disponibles : patients, caractéristiques cliniques, « gravité » et médicaments en cause dans les effets indésirables médicamenteux des conduites d’automédication. Il discute enfin des pistes à retenir pour une minimisation de ce risque médicamenteux, à l’évidence mal connu et dans tous les cas sous-notifié.

© 2016 Société française de pharmacologie et de thérapeutique. Publié par Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Abréviations

Introduction

Le marché de l’automédication, qui représentait 7,6 % du marché pharmaceutique global en France en 2012 (11,2 %en Allemagne, 12,3 % au Royaume-Uni et 14 % en Belgique),est en hausse (+ 3,2 % en 2012) [1].
L’automédication peut d’abord s’envisager comme le recours, dans une intention de soin, à un ou plusieurs médicaments sans l’aide d’un médecin [2,3].
Au-delà de cette simple définition, plusieurs autres ont été proposées. Pour Giroud [4], il s’agit de « l’acte de se soigner, sans l’intermédiaire d’un médecin, avec des médicaments délivrés sans ordonnance ». Il s’agit d’une« pratique qui permet de réduire le nombre de consultations chez le médecin, parfois inutiles (et coûteuses), mais qui n’est ni sans limite ni sans danger » [4]. Pour Fainzang [5,6],l’automédication peut être envisagée comme « l’acte, pour le sujet, de consommer de sa propre initiative un médicament sans consulter un médecin pour le cas concerné, que le médicament soit déjà en sa possession ou qu’il se le procure à cet effet (dans une officine ou auprès d’une autre personne) ». Cette définition, plus large que la précédente, inclut donc l’usage de médicaments déjà prescrits pour une autre pathologie ou pour une autre personne. Il s’agit dans ce cas de la réutilisation de médicaments souvent trouvés à l’intérieur de la pharmacie familiale ou désormais achetés sur Internet.
Venulet et Schulz [7] parlent de « traiter une situation pathologique réelle ou imaginaire par des médicaments choisis sans avis médical ». Cette définition a l’intérêt d’exclure de ce champ les pharmacodépendances et toxicomanies.
Les autorités sanitaires (Agence du médicament, Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé [ANSM]) parlent de « médicaments de médication officinale ». Un médicament est dit de médication officinale lorsqu’il est destiné à soigner des symptômes courants pendant une courte période, qui ne nécessitent pas l’intervention d’un médecin, et doivent être accompagnés des conseils du pharmacien. Ce médicament dispose de plus d’un conditionnement (dosage, durée de traitement) et d’une notice d’information adaptée. Le décret de2008 autorise la mise à disposition de certains médicaments devant le comptoir des pharmacies d’officine, en accès direct, dans un espace spécialement dédié à cet effet. La liste de 2008 concerne 217 spécialités pharmaceutiques couvrant 71 domaines thérapeutiques, 12 médicaments à base de plantes et 19 médicaments homéopathiques [8] Ce chiffre était de 390 en 2010 [3].

Pour le Conseil de l’ordre des médecins,« L’automédication est l’utilisation, hors prescription médicale, par des personnes pour elles-mêmes ou pour leurs proches et de leur propre initiative, de médicaments considérés comme tels et ayant reçu l’autorisation de mise sur le marché (AMM), avec la possibilité d’assistance et de conseils de la part des pharmaciens. . . Ce n’est peut-être que le traitement d’un symptôme dont il faut souligner le caractère pour le moins ambigu et qui suppose que ce traitement soit de courte durée et mono-symptomatique »[9].

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les médicaments d’automédication sont « des médicaments ne nécessitant pas de prescription médicale. Ils sont produits, distribués et vendus prioritairement aux consommateurs en vue d’un usage de leur propre initiative et sous leur propre responsabilité, lorsqu’ils considèrent cet usage approprié »[10].

D’une façon générale, toutes ces définitions de l’automédication impliquent aussi la notion d’ « automédicalisation », avec ses corollaires d’« auto-information », « autodiagnostic », « autoexamen » et les difficultés inhérentes à ces conduites [6].

En fait, le terme d’automédication n’existe pas en droit français : le code de Santé Publique ne reconnaît, d’une part, que les médicaments ayant une autorisation de mise sur le marché (AMM) et, d’autre part, les médicaments hors liste. En revanche, pour les autorités de santé, il faut distinguer les médicaments de prescription médicale obligatoire et ceux de prescription médicale facultative (PMF). Cette définition n’inclut cependant pas les pratiques qui peuvent être les plus fréquentes en matière d’automédication, c’est-à-dire la réutilisation sans avis médical de médicaments déjà utilisés par le malade ou son entourage après prescription médicale.

Dans cette revue, après avoir précisé les principales caractéristiques de l’automédication, nous discuterons les notions récentes de pharmacovigilance avec les médicaments d’automédication.

Principales caractéristiques de l’automédication

Il n’est pas question ici de reprendre tous les aspects législatifs, réglementaires médicaux ou éducationnels liés à l’automédication, mais plutôt de discuter certains aspects méconnus de cette pratique. Avant tout, rappelons que les médicaments de prescription médicale facultative représentent 45 % de la production pharmaceutique française. Ils comprennent les médicaments grand public (5 %), dont on peut assurer la publicité dans les médias, les produits conseil (3 %) pour lesquels la publicité est limitée à l’officine et en fin un nombre important (37 %) de médicaments ne pouvant faire l’objet d’aucune promotion [4].

Caractéristiques sociologiques

Elles doivent d’abord être précisées. On estime que l’automédication, pratique ancienne, est largement répandue. Sailler et al. [3] estiment que trois-quarts de la population fran9aise pratique plus ou moins ponctuellement ou plus ou moins régulièrement l’automédication. En fait, les valeurs retrouvées dans la littérature varient considérablement.

Dans une revue systématique envisageant la « prévalence » de l’automédication dans une population de sujets âgés de 60 ans ou plus, Jerez-Roig et al. [11] indiquent une valeur moyenne de 38 % avec des chiffres variant entre 4 et 87 % avec la majorité d’études entre 20 et 60 %. Les auteurs signalent cependant les difficultés de comparaison puisque, selon les travaux, des critères différents ont été utilisés pour définir et mesurer l’automédication. Dans leur publication, les variables associées positivement à l’automédication sont le sexe féminin, les visites chez le pharmacien, l’existence d’états dépressifs, la dépendance fonctionnelle, une hospitalisation récente, une diminution des activités et une inactivité physique alors que les variables corrélées négativement sont le remboursement médical, le fait d’être marié, d’utiliser les services de santé ou encore de vivre en institution [11].

Une équipe française a récemment étudié les comportements d’automédication chez les patients admis dans un service médical d’urgence [12] parmi les 315 patients interrogés, 239 (75,9 %) ont déclaré au moins un comportement d’automédication au cours de leur vie, dont 43,9 % dans les 7 jours précédant l’admission aux urgences. Une étude française transversale multi-centrique, réalisée dans des départements hospitaliers d’urgences médicales, a trouvé des pourcentages de 84,4 %de comportement d’automédication. Près de 2 patients sur 3 s’étaient automédiqués dans les deux dernières semaines précédant l’hospitalisation avec dans 60 % des cas, une consommation d’un médicament antérieurement prescrit[13]. Une étude allemande prospective multicentrique a envisagé l’automédication dans le cadre des effets indésirables médicamenteux conduisant à une hospitalisation : le pourcentage a été de 3,9 % sur près de 7000 patients hospitalisés entre janvier 2000 et décembre 2008 [14]. Enfin, des auteurs brésiliens [15] ont effectué une revue systématique concernant la prévalence de l’automédication dans les maladies dermatologiques, avec des valeurs variant entre 6 et 45 % selon les études et des corticoïdes par voie topique le plus fréquemment [15].

Particularités chez la femme enceinte

Même chez la femme enceinte, l’automédication est présente. Dans une étude réalisée dans le service des consultations prénatales du CHU de Toulouse, à partir d’un échantillon de 250 femmes enceintes consultant, un quart pratiquait l’automédication [16]. Les médicaments les plus fréquemment retrouvés étaient le fer, les veinotoniques, les médicaments indiqués en gynécologie et les antalgiques [16]. Une étude similaire a été réalisée dans 3 consultations hospitalières à Reims : un quart des femmes interrogées ont déclaré s’être automédiquées durant leur grossesse [17]. Il s’agissait essentiellement d’antalgiques, anti-acides et pansements digestifs, anti-émétiques, antispasmodiques digestifs, veinotoniques, vitamines et homéopathie (2 cas).Cependant, les auteurs ont retrouvé aussi la prise d’un anti-inflammatoire au cours du premier trimestre de grossesse. Une femme sur 2 n’avait pas reçu d’information sur le risque médicamenteux chez la femme enceinte [17]. Ceci rappelle la méconnaissance des femmes enceintes sur le médicament, ses caractéristiques et ses risques durant la grossesse. Une enquête en Midi-Pyrénées auprès de femmes enceintes patientes en salle d’attente à la maternité a montré que plus d’1 sur 10 ignore les dangers de l’aspirine ou de l’ibuprofène en fin de grossesse [18]. Il reste donc beaucoup à faire en matière d’automédication chez la femme enceinte ou désirant le devenir. À cet égard, les consultations préconceptionnelles doivent aider les patientes en les informant sur les risques de l’automédication pendant la grossesse et les femmes enceintes doivent être informées de l’interdiction de tout médicament sans avis médical ou pharmaceutique.

Principaux motifs du choix de l’automédication

Ils sont connus. Pour les patients, il s’agit de la difficulté d’obtenir un rendez-vous chez le médecin, de conditions économiques peu favorables, de facilité d’obtention du médicament, d’impression que la situation pathologique est d’importance secondaire, du sentiment d’avoir déjà souffert d’une symptomatologie comparable que l’on sait traiter, de la crainte d’apprendre qu’il s’agit d’une maladie grave, crainte qui n’élimine cependant pas le désir du malade de se soigner [2,4—6]. Parmi ces critères, les trois premiers s’avèrent indépendants des patients et paraissent plutôt en relation avec l’organisation du système sanitaire. À l’inverse, les trois dernières conditions sont en étroite relation avec le niveau d’éducation et le profil psychologique du sujet [19,20]. Sailler et al. signalent que l’automédication correspond souvent au désir d’une réponse immédiate à un symptôme gênant et souligne le recours de beaucoup de patients déçus ou méfiants vis-à-vis de la médecine allopathique à l’autoprescription homéo-pathique ou phytothérapique perçue comme sans risque [3]. Pour la société, il s’agit évidemment de la réduction des coûts directs (consultations médicales, actes médicaux, médicaments non remboursés) mais aussi indirects (réduction espérée de l’absentéisme) [3]. Pour l’industrie pharmaceutique, le marché est complémentaire des médicaments de prescription obligatoire : environ 2 milliards d’euros chaque année et 6 à 7 % du marché total [1,3].

Médicaments d’automédication

Il s’agit de médicaments considérés comme sans danger dans leurs conditions normales d’emploi [21] et utilisés pour traiter des pathologies considérées comme « mineures » :douleurs, fièvre, constipation, toux, asthénie, « maux de gorge »états grippaux, douleurs digestives, « digestion difficile » [4,22]. Une enquête française réalisée auprès de 247 patients vus en consultation de médecine générale et104 médecins généralistes interrogés par voie postale a indiqué les médicaments les plus souvent retrouvés dans l’armoire à pharmacie familiale : il s’agissait d’antiseptiques dans 97 % des pharmacies, de paracétamol dans 91 %,anti-inflammatoires non stéroïdiens dans 68 % et d’anti-diarrhéiques dans 60 % [23]. Tillement et Delaveau [21] rajoutent les antitussifs, les phlébotropes, les antihistaminiques H1, les anti-acides, les anti-émétiques ou encore le sildénafil (et dérivés) et les vasoconstricteurs nasaux. Ces deux dernières classes, uniquement disponibles réglementairement sur prescription, sont accessibles à partir de circuits parallèles (Internet. . .). À cette liste, il faut évidemment rajouter les psychotropes (et en premier lieu les benzodiazépines hypnotiques ou tranquillisantes, voire les antidépresseurs) qui font partie des médicaments réutilisés à partir de la pharmacie familiale.

Risques de l’automédication

Les risques théoriques de l’automédication, largement discutés dans la littérature [2], [3], [19], [22], [24] and [25] sont nombreux :

• le premier concerne la notion « d’autodiagnostic ». En effet, comme discuté plus haut, qui dit automédication, sous-entend autodiagnostic [6] : celui-ci peut être faux. Le patient court alors le risque de retarder la prise en charge médicale appropriée d’une maladie qui peut être grave. L’exemple en est la prise des antihistaminiques H2 en cas de douleurs digestives qui s’avéreraient en rapport avec un ulcère digestif à Helicobacter pylori ;
• le « choix du produit d’automédication peut être inadapté », faisant courir un risque d’inefficacité et d’évolution de la maladie ;
• « risque de cumul du même principe actif » au sein de plusieurs spécialités pharmaceutiques, avec un risque de surdosage. Cette notion rappelle l’importance de la prescription en dénomination commune internationale ;
• « oubli de signaler » à son médecin traitant (ou à son pharmacien) la prise de médicaments auto-prescrits ce qui peut être à l’origine d’interactions médicamenteuses ou d’inefficacité de la prescription ;
• « le risque d’interactions » est au premier plan. Il peut s’agir d’abord d’interactions avec « l’alcool ou la nourriture » puis avec les « médicaments ». Les exemples sont nombreux : association fréquente anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) + aspirine, potentialisation des risques hémorragiques avec l’aspirine, hépatiques sous paracétamol, réduction de l’absorption d’autres médicaments par les anti-acides, échappement aux médicaments anti-rétroviraux du virus de l’immunodéficience humaine (VIH) sous millepertuis (inducteur enzymatique)… On peut d’abord citer l’inefficacité de la contraception ou encore les risques de saignements sous anti-inflammatoires non stéroïdiens avec les antithrombotiques ou encore ceux de déséquilibre de la pression sanguine artérielle sous ces mêmes anti-inflammatoires non stéroïdiens chez l’hypertendu auparavant bien stabilisé. À cet égard, nous avons montré que chez les patients hypertendus bien équilibrés, l’introduction d’un anti-inflammatoire non stéroïdien s’associait chez 1 patient sur 3 à la majoration du traitement antihypertenseur sous forme d’un ajout d’un nouvel antihypertenseur [26] and [27]. Ces risques sont d’autant plus importants qu’ils ne sont souvent pas identifiés par le médecin, le pharmacien ou encore le patient lui-même ;
• la possibilité d’utilisation de « posologies ou de durées de traitement inadaptées »doit être également discutée. Il peut s’agir, soit de trop faibles doses ou de durées de traitement trop courtes ou, à l’inverse, de surdosages ou d’expositions médicamenteuses trop longues. Il convient aussi de citer la possibilité d’utilisation de voies d’administration inadaptées, voire de conditions de stockage inappropriées (par exemple, armoire à pharmacie dans des endroits chauds et humides…) ;
• le risque majeur concerne la survenue « d’effets indésirables médicamenteux » qui peuvent être « graves ». Les exemples sont nombreux : syndrome des laxatifs, céphalées des analgésiques, convulsions sous terpènes chez le nourrisson, hépatites fulminantes ou insuffisances rénales sous phytothérapie… Plus récemment, on a signalé le risque d’infarctus du myocarde sous vasoconstricteurs nasaux [28], [29] and [30]. Le chapitre suivant discutera des données de pharmacovigilance et des difficultés de détection de ces effets indésirables médicamenteux liés à l’automédication ;
• enfin, « les conduites d’abus, voire addictives ». L’exemple caricatural concerne les vasoconstricteurs nasaux en raison de leurs propriétés sympathomimétiques directes (« amphétaminiques like ») [28] and [29].

Pharmacovigilance de l’automédication : données factuelles

Alors que de nombreux articles, comme vu plus haut, discutent largement des dangers de l’automédication en général, il est surprenant de voir le peu d’études ou enquêtes publiées avec des données factuelles sur les effets indésirables de l’automédication, leurs caractéristiques, celles des patients traités et les médicaments imputés. Certes, il existe des observations ponctuelles relatant un cas ou un petit nombre de cas, mais, en fait, on dispose de peu de travaux prospectifs systématiques de type pharmacoépidémiologique.

Dans une étude transversale réalisée au début des années 1990 sur les effets indésirables médicamenteux en général, ceux de l’automédication ont représenté 9 % de la totalité incluant 3 cas par prise d’aspirine sans mésusage patent, 2 accidents sous AINS et trois cas par mais usage de psychotropes [31].

Une autre étude a été conduite par notre équipe [2]. Elle concerne les effets indésirables survenus après automédication et déclarés au Centre Midi-Pyrénées de Pharmacovigilance, de Pharmacoépidémiologie et d’Informations sur le Médicament entre janvier 1993 et juin 1996. Durant cette période de 3,5 ans, nous avons retrouvé 65 déclarations d’effets indésirables ayant trait à la prise de médicaments en automédication, soit environ 2 %. Dans 40 % des cas, il s’agissait d’effets indésirables « graves » avec 3 décès. Ces notifications concernaient le plus souvent des femmes (58 %). L’âge moyen des patients était de 42 ans avec des extrêmes allant de 1 mois à 83 ans. La tranche d’âge la plus représentée était celle des 20 à 29 ans. Les effets indésirables le plus souvent représentés étaient neurologiques (32 %, dont le plus souvent des céphalées médicamenteuses sous antalgiques) puis cutanés (18 %). Les autres effets indésirables retrouvés étaient cardiovasculaires (11 %) puis des fièvres d’origine médicamenteuse (8 %), des atteintes hépatiques (8 %) ou digestives (6 %). Dans 6,5 % des cas, il s’agissait de choc anaphylactique et/ou d’œdèmes de Quincke. Les médicaments imputés étaient le plus souvent des antalgiques et/ou des anti-inflammatoires non stéroïdiens (72 %), des neuropsychotropes (11 %) puis des médicaments dermatologiques (9 %), oto-rhino-laryngologiques (ORL) [9 %], anti-émétiques/anti-sécrétoires (9 %)… Deux cas concernaient la phytothérapie [2].

Une autre étude, multicentrique et transversale, a été réalisée sur une période de 8 semaines en 2010 dans les services d’urgence de 11 hôpitaux universitaires français [13]. Parmi, plus de 3000 patients inclus dans le travail, près de 85 % ont déclaré un comportement d’automédication avec 64 % ayant pris au moins un médicament non prescrit durant les deux semaines précédentes et 60 % un médicament soumis à prescription. Près de 300 patients (environ 10 %) ont présenté un effet indésirable médicamenteux avec 52 d’entre eux (soit 1,7 % de la population totale) en rapport avec un médicament d’automédication. Ces 52 effets indésirables d’automédication concernaient dans 19 cas des médicaments prescrits, dans 17 autres des médicaments non prescrits, 14 fois des arrêts de traitement et 2 fois des interactions entre médicaments prescrits et d’autres non prescrits. Les auteurs ont calculé que les effets indésirables des médicaments non prescrits survenaient chez environ 1 % de tous les patients prenant des médicaments non prescrits. L’effet indésirable le plus fréquemment rapporté était les saignements et les médicaments les plus fréquemment en cause les antithrombotiques [13].

Une autre étude prospective, réalisée en Allemagne, a envisagé les effets indésirables en rapport avec l’automédication conduisant à une hospitalisation [14]. Parmi presque 7000 patients hospitalisés en raison d’effets indésirables médicamenteux, on retrouvait l’automédication chez 3,9 % d’entre eux. Une fois sur 2, le médicament en cause était un médicament officineux (c’est-à-dire au-delà du comptoir). Ces effets indésirables en rapport avec l’automédication sont apparus le plus souvent au-delà de 60 ans (hommes de 60 à 69 ans et femmes de 70 à 79 ans). Les effets indésirables étaient principalement de type digestif en rapport avec les anti-inflammatoires non stéroïdiens (le plus souvent l’aspirine). Dans plus d’un tiers des cas, il s’agissait d’une interaction médicamenteuse entre le médicament d’automédication et un médicament prescrit : l’exemple le plus fréquent a concerné l’association aspirine d’automédication + diclofénac prescrit [14].

Devant l’absence d’autres données récentes sur les effets indésirables des pratiques d’automédication, nous avons repris la méthodologie de la première enquête de pharmacovigilance de 1996 [2] en envisageant les effets indésirables des médicaments d’automédication enregistrés dans la base Midi-Pyrénées de pharmacovigilance durant 7 ans (2008–2014) [31]. Parmi plus de 12 000 notifications déclarées durant cette période, 1,3 % étaient en rapport avec un médicament d’automédication, correspondant à 286 médicaments différents et de 275 effets indésirables médicamenteux. Dans plus de trois-quarts des cas (122 fois), l’effet indésirable était « grave » avec, par exemple, 91 hospitalisations et 6 effets indésirables mettant en jeu le pronostic vital. Nous avons retrouvé un seul effet indésirable létal survenu chez une femme enceinte sous forme d’un avortement spontané à la suite d’utilisation d’huiles essentielles. L’âge moyen des patients était voisin de 50 ans avec, comme précédemment, des extrêmes larges (entre 1 et 91 ans). Comme dans le travail antérieur, nous avons trouvé une légère prédominance de survenue de ces effets indésirables chez la femme (56 %). Les effets indésirables les plus fréquents étaient gastro-intestinaux (21 %, surtout nausées, vomissements, douleurs), neuropsychiatriques (21 %, surtout sédation ou confusion), généraux (11 %, surtout chute ou malaise) et enfin cutanés (11 %). Parmi les médicaments « suspects », près d’1 sur 2 avait été prescrit auparavant et réutilisé secondairement sans avis médical. Les médicaments les plus fréquemment imputés étaient les anti-inflammatoires non stéroïdiens (30 %), les analgésiques (15 %, surtout le paracétamol seul ou associé à un opiacé faible), les médicaments ORL (12 %), les benzodiazépines (7,5 %) et les anti-acides digestifs ou apparentés (7,5 %). La phytothérapie était retrouvée dans près de 9 % des cas. Nous avons aussi recherché les couples effets indésirables médicaments les plus fréquemment en cause : pour les anti-inflammatoires non stéroïdiens, il s’agissait de douleurs gastro-intestinales, saignements, mais aussi d’insuffisances rénales ou de pancréatites. Pour les analgésiques, on retrouvait nausées, vomissements, saignements mais aussi états confusionnels ou pancréatites. Enfin, avec les benzodiazépines, il s’agissait d’asthénie, d’états confusionnels ou de troubles de la mémoire. Les effets indésirables sous phytothérapie étaient « graves » avec des cholestases, des troubles du rythme cardiaque ou encore des pancréatites. Dans plus d’un tiers des cas, il s’agissait de mésusage, surtout avec les anti-inflammatoires non stéroïdiens, les analgésiques et les benzodiazépines [32].

Finalement, il s’avère difficile de comparer ces différentes études, réalisées dans des conditions différentes, avec des méthodologies et des objectifs variables. On peut néanmoins constater que les effets indésirables de l’automédication peuvent être « graves ». Quand on considère la large utilisation des médicaments d’automédication [1, 4] et la faible proportion de notifications d’effets indésirables qu’ils représentent, on ne peut que conclure à une importante sous-notification pour les effets indésirables de l’automédication. On retient habituellement le chiffre de 95 % de sous-notification en pharmacovigilance [33] : celui-ci est sans aucun doute beaucoup plus important ici. Certes, l’ensemble de ces travaux ne s’accorde pas sur les populations d’âge les plus à risque : certaines soulignent les sujets jeunes, d’autres les sujets d’âge médian. Les effets indésirables sont le plus souvent gastro-intestinaux (douleurs digestives, voire saignements) et neuropsychiatriques (sédation pouvant même aller jusqu’à des troubles de la mémoire). L’ensemble des études s’accorde pour retenir 3 classes médicamenteuses les plus fréquemment imputées : les anti-inflammatoires non stéroïdiens tout d’abord, les antalgiques et enfin les benzodiazépines. Il peut être intéressant de rappeler que ces dernières ne sont pas disponibles sans prescription, ce qui souligne encore l’importance en matière de pharmacovigilance de l’automédication des effets indésirables des médicaments réutilisés. Enfin, le rôle de la phytothérapie ne doit pas être négligé.

Minimisation des risques

Face à ces risques, le groupe de Hughes et al. [22] propose diverses pistes pour minimiser les risques et optimiser le bénéfice de l’automédication : renforcer les systèmes de surveillance, favoriser la notification spontanée de pharmacovigilance de l’automédication, établir un partenariat patient-médecin-pharmacien et enfin éduquer et informer spécifiquement sur l’automédication le grand public, en le sensibilisant aux risques et dangers de mésusage ou d’abus. Les professionnels de santé doivent exercer un rôle prépondérant pour guider le public dans les comportements d’automédication.

Conclusion

Cette revue sur la pharmacovigilance de l’automédication permet de souligner plusieurs points et de proposer trois perspectives :

• le risque médicamenteux existe véritablement avec les pratiques d’automédication, qu’il s’agisse de médicaments de prescription médicale facultative ou de réutilisation de médicaments antérieurement prescrits. Les effets indésirables liés à ces pratiques peuvent être « graves ». Il convient de poursuivre la recherche dans ce domaine pour mieux les caractériser, notamment dans les populations à risque. Il faut développer, former, informer et enseigner la pharmacovigilance de l’automédication ! À titre d’exemple, on devrait rappeler au public que l’aspirine n’est pas un antalgique banal mais d’abord un anti-inflammatoire non stéroïdien ;
• la sous-notification semble particulièrement marquée en matière d’automédication. Il convient de sensibiliser, non seulement les professionnels de santé, mais aussi désormais les patients (ou consommateurs), de l’absolue nécessité de déclarer aux Centres régionaux de pharmacovigilance tous les effets indésirables de cette pratique ;
• de façon surprenante, il existe peu de connaissances scientifiques factuelles sur les effets indésirables des médicaments et pratiques d’automédication. Il convient donc de développer d’autres études de pharmacoépidémiologie, c’est-à-dire en vie réelle, pour évaluer la balance bénéfice/risque, encore trop mal étudiée, de l’automédication dans ses deux aspects : utilisation de médicaments sans prescription mais aussi réutilisation de médicaments de prescriptions antérieures.

Déclaration de liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

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