Soins infirmiers : apprendre à mieux se connaître

LES VALEURS

« L’homme ne peut pas vivre au milieu des choses sans s’en faire des idées d’après lesquelles il règle sa conduite. »

Émile DURKHEIM

Une notion philosophique

Ces idées qui déterminent notre action, c’est ce qu’on pourrait appeler des valeurs. Sans valeurs il ne peut y avoir de morale, d’éthique, de règle d’action. Elles sont le reflet de nos conceptions personnelles du vrai, du beau, du bien. Elles s’inscrivent dans le cadre plus large des valeurs d’un groupe d’appartenance, d’une communauté ethnique, familiale, professionnelle, associative, politique.

« Une valeur c’est donc ce qui est vrai, beau, bien selon un jugement personnel plus ou moins en accord avec celui de l’époque. » (Le Petit Robert)

Sur un plan philosophique, plusieurs courants tentent de définir les valeurs et leurs rapports avec l’éthique, la morale. En ce qui concerne l’utilitarisme, J. S. Mill écrit : « Les actions sont bonnes (right) ou sont mauvaises (wrong) dans la mesure où elles tendent à accroître le bonheur, ou à produire le contraire du bonheur. Par bonheur on entend le plaisir et l’absence de douleurs ; par malheur (unhapiness), la douleur et la privation de plaisir. »

Mais c’est à E. Kant que l’on doit d’avoir posé les bases d’un système moral très abouti. C’est l’impératif catégorique : « Je dois toujours me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime devienne une loi universelle. » Il étend sa réflexion au domaine des relations humaines : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »

Des philosophes plus contemporains se réfèrent à d’autres systèmes de valeurs :

– le principe de responsabilité (H. Jonas) ;

– la théorie de la justice (J. Rawls) ;

– l’éthique de la communication et de la discussion (J. Habermas).

Citons également d’autres sociologues et philosophes : E. Lévinas, R. Misrahi, P. Ricoeur et A. Comte-Sponville.

Une notion psychologique

Les chercheurs en sciences humaines, quant à eux, ont élaboré des échelles, des classifications de valeurs. Ainsi pour A. H. Maslow les valeurs de l’être sont les suivantes :

intégrité : unité, intégration, tendance à l’unité, vie de relation, simplicité, organisation, structure, dépassement de la dichotomie, ordre ;

perfection : nécessité, exactitude, adéquation, convenance, justice, complétude, devoir ;

achèvement : fin, finalité, justice, accomplissement, finis et telos, destinée, destin, sort ;

justice : honnêteté, ordre, légalité, devoir ;

vie : évolution, spontanéité, autorégulation, santé ;

richesse : différenciation, complexité, structuration ;

simplicité : honnêteté, nudité, essentiel, abstraction, structure ;

beauté : rigueur, forme, vie, simplicité, richesse, totalité, perfection, achèvement, unicité, honnêteté ;

bonté : exactitude, attrait, devoir, justice, gratuité, honnêteté ;

unicité : idiosyncrasie, individualité, sans comparaison, nouveauté ;

facilité : aisance, absence d’effort, de lutte ou de difficulté, grâce, perfection, fonctionnement harmonieux ;

jeu : joie, amusement, gaieté, humour, exubérance, facilité ;

vérité, honnêteté, réalité : nudité, simplicité, richesse, devoir, beauté, pureté, propreté, intégrité, totalité, essentiel ;

autonomie : être soi, indépendance, n’avoir besoin de rien d’autre que soi pour être soi-même, autodéterminé, dépassement de l’environnement, solitude, originalité.

Ces valeurs ne sont pas distinctes mais en interrelation.

Allport et Vernon (1931) s’inspirant des travaux d’E. Spranger (1928) ont élaboré un questionnaire de valeurs et d’intérêts qui met en évidence six catégories de valeurs :

– les valeurs théoriques : recherche de la vérité, du savoir ;

– les valeurs économiques : recherche de ce qui est utile ;

– les valeurs esthétiques : sensibilité à la beauté, la symétrie et l’harmonie ;

– les valeurs sociales : sympathie, altruisme, philanthropie ;

– les valeurs politiques : goût du pouvoir et de la compétition ;

– les valeurs religieuses : religieuses stricto sensu, voire mystiques.

M. Rokeach a conçu un autre questionnaire1  qui distingue :

– les valeurs instrumentales ou valeurs-moyens qui sont des qualités humaines, des manières de se comporter ;

– les valeurs terminales ou valeurs-fins : ce sont les objectifs, les buts que l’individu donne à sa vie.

(Cliquez sur le tableau pour l’agrandir)

valeurs

Cette distinction entre valeurs instrumentales et valeurs terminales nous servira de repère pour les exercices qui suivent. Nous adapterons les items aux spécificités infirmières. Nous vous proposerons d’identifier vos valeurs personnelles et vos valeurs professionnelles. De ces valeurs résultent des conduites, des attitudes, des qualités spécifiques ; ce ne sont pas vraiment des valeurs (bien que souvent on les confonde), mais plutôt des comportements induits par nos valeurs. Dans le cas du décès d’un patient, si une de vos valeurs essentielles est la dignité, vous vous appliquerez à réaliser des soins de fin de vie adaptés, à entourer la famille… ce comportement dépend donc directement de vos valeurs.

Exercices

◗ Mes valeurs personnelles

Choisissez parmi cette liste les cinq valeurs personnelles qui vous semblent indispensables pour vivre (soulignez) :

l’amour – le bonheur – l’amitié – la famille – le travail – la beauté – la patrie – la liberté – la justice – l’égalité – la fraternité.

Classez ces cinq valeurs, de la plus importante à la moins importante :

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Pour vous, quelles compétences, conduites, attitudes sont indissociables de ces valeurs ? Sélectionnez, parmi cette liste, des mots que vous placerez en face des cinq valeurs choisies :

la convivialité – la joie – la religion – le sport – les loisirs – la sagesse – l’humour – l’orgueil – la revanche – le respect – la tolérance – la fidélité – la sexualité – l’argent – le courage – la ténacité – l’optimisme – la générosité – la volonté – la curiosité – la patience – la complicité – la sincérité – la solidarité – l’intelligence – la réussite – le contact – la simplicité – l’authenticité.

Notez dans le tableau suivant vos cinq valeurs personnelles essentielles, classées, et indiquez en face de chacune d’elle les compétences, conduites, attitudes induites. Une même compétence peut être utilisée plusieurs fois.

classement

 ◗ Mes valeurs professionnelles

Choisissez parmi cette liste cinq valeurs professionnelles qui vous semblent indispensables pour exercer le métier d’infirmière (soulignez) :

la compétence – l’humanisme – l’individualisme – l’intégrité – la dignité – le respect – l’autonomie – l’altruisme – la performance – la dépendance – la responsabilité.

Classez ces valeurs, de la plus importante à la moins importante :
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Pour vous, quelles compétences, conduites, attitudes sont indissociables de ces valeurs ? Sélectionnez parmi cette liste des mots que vous placerez en face des cinq valeurs choisies :
la rigueur – la dextérité – la précision – la curiosité – le calme – la maîtrise de soi – l’humour – la détermination – la confiance – la patience – l’écoute – l’humilité – l’effacement – le don de soi – la liberté – l’esprit d’équipe – l’individu – l’excès – la fierté – le profit – la discipline – la gentillesse – le dévouement – la disponibilité – l’organisation – le laisser-aller – la douceur.

Notez dans le tableau suivant vos cinq valeurs professionnelles essentielles, classées, et indiquez en face de chacune d’elle les compétences, conduites, attitudes induites. Une même compétence peut être utilisée plusieurs fois.

classement

◗ Mes valeurs en action

Vous avez réfléchi sur vos valeurs. Il s’agit maintenant de savoir quelles valeurs vous devez mobiliser lorsque vous êtes confrontés à différentes situations professionnelles. Il s’agit de comprendre que réaliser une toilette par exemple, même si l’acte paraît habituel et techniquement simple, peut mobiliser des valeurs dont on peut ne pas avoir immédiatement conscience.

Recopiez vos différentes valeurs professionnelles et personnelles dans le tableau suivant (ne notez rien dans les cases grisées) puis placez le numéro correspondant à chaque situation en face des valeurs qui vous semblent être mobilisées dans ce cas ; un même numéro peut correspondre à plusieurs valeurs et donc être recopié plusieurs fois.

Liste des différentes situations

1. Choisir un lieu d’exercice professionnel.
2. Pose d’une perfusion.
3. Décès d’un patient.
4. Lavage de mains.
5. Encadrement des étudiants.
6. Vol de matériel dans un service.
7. Préparer un concours.
8. Élaborer une fiche technique.
9. Pratiquer des soins palliatifs.
10. Réaliser une toilette.
11. Élaborer un protocole qualité.
12. Prendre en charge un malade dépressif suicidant.
13. Prendre en charge un enfant maltraité.
14. Travailler en service d’orthogénie.
15. Prendre en charge une personne âgée démente.
16. Un malade me donne de l’argent.
17. Évaluer un étudiant infirmier.
18. Accueillir une famille.

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valeurs et situations

Commentaire
Tout au long de votre parcours professionnel, vous allez être confrontés à des problèmes moraux extrêmes. Et les questions posées resteront souvent sans réponse puisqu’elles interrogent la vie, la mort, le sens de la maladie et de la souffrance. Vous participerez, en équipe et quel que soit le lieu où vous travaillerez, à des prises de décision et l’on attendra de vous une certaine clarté quant à vos options morales ou éthiques.
Vous comprenez pourquoi, après avoir réalisé cet exercice, la profession d’infirmière requiert un engagement humain particulier puisque les différentes prises en charge, les décisions, les techniques font appel non seulement à des valeurs professionnelles mais aussi à des valeurs personnelles. C’est pour cette raison également que vous serez confrontés très souvent et tout au long de votre carrière à des dilemmes. Un dilemme étant un choix à réaliser impérativement entre plusieurs propositions mais qui sont malheureusement contradictoires, ce qui rend le choix complexe. L’éthique s’intéresse particulièrement à ces problèmes.

Vous venez de lire quelques pages de la première partie « Se connaître » de l’ouvrage Mieux se connaître pour mieux soigner.

Dominique Rispail, cadre infirmier enseignant à l’IFSI Lionnois (CHRU de Nancy), diplômé d’éthique médicale, anime depuis plusieurs années des ateliers de réflexion dans le domaine de la communication, des relations interpersonnelles et de la relation d’aide.

Références

© MASSON, Paris, 2002

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