Le mémoire de fin d’études des étudiants en soins infirmiers

Introduction

Les formations qui relèvent de l’enseignement supérieur ou qui y sont assimilées nécessitent, le plus souvent, la rédaction d’un travail de fin d’études (TFE) parfois dénommé, selon les contextes, mémoire de fin d’études (MFE).
Quelle que soit l’appellation retenue, il s’agit d’une production formelle, élaborée, rédigée et présentée oralement qui permet de mettre fin à un cursus de formation en vue d’obtenir la qualification escomptée et le diplôme qui en atteste.
Il existe plusieurs manières de concevoir un tel travail que nous nommerons, ici, mémoire de fin d’études. Selon la conception que l’on en a en une structure de formation donnée, l’orientation qui en découle autant que les attentes pédagogiques qui y sont associées peuvent se révéler sensiblement différentes.
S’agissant d’un mémoire de fin d’études d’étudiants en soins infirmiers, l’approche qui est la nôtre et qui guide la rédaction du présent ouvrage est centrée sur l’ étudiant et sur la démarche qu’il a entreprise dans la perspective de sa future pratique quotidienne d’infirmière ou d’infirmier. C’est la raison pour laquelle nous ne concevons pas le mémoire de fin d’études comme un travail de recherche qui conduirait à produire des résultats de recherche, mais bien comme un travail par lequel l’étudiant se met en recherche en vue, d’une part, d’élever sa réflexion sur telle ou telle question, d’éclairer, d’affiner sa compréhension de tel ou tel phénomène et, d’autre part, de se familiariser à la capacité de nommer les fruits de son cheminement et des moyens divers auxquels il a eu recours afin d’exprimer ce qu’il en retire tant par une écriture qu’une expression orale de qualité.
Pourquoi choisir une telle orientation ? Pour deux raisons.
La première est que l’étudiant en soins infirmiers ne se destine pas, à ce stade de son futur parcours, à devenir un chercheur dont le métier serait, en tout ou en partie, consacré à « faire de la recherche » en vue de produire de nouveaux savoirs. Si devenir chercheur en vue de faire de la recherche peut, bien entendu, s’inscrire dans un projet professionnel, là n’est pas la finalité du diplôme en soins infirmiers et du mémoire de fin d’études qui y est associé.
La seconde raison d’un tel choix est l’importance que nous souhaitons accorder à la qualité même de la pratique quotidienne des soins infirmiers, une qualité qui ne se résume pas, ne se réduit pas, à l’excellence technoscientifique des actes posés, des soins donnés, mais qui requiert, en outre, la qualité de présence et la qualité d’intelligence de situation qui découlent, l’une et l’autre, de la capacité du professionnel de réfléchir sur la pertinence de ses manières d’être, de faire et de dire et sur le raisonnement qui est le sien au sein de situations humaines qui se présentent, chacune, par nature, comme autant de situations singulières.

Capacité et compétence soignante

Cette distinction entre la qualité technoscientifique des actes posés, des soins donnés et la qualité réelle de la pratique infirmière renvoie, ni plus, ni moins, à la question de la compétence soignante ; compétence que l’on ne saurait confondre avec la capacité de faire quelque chose, c’est-à-dire la capacité des infirmières et des infirmiers de faire des soins, de poser des actes ou de mener une activité.
En effet, la compétence soignante peut se définir comme une pertinence dans l’action, l’action de prendre soin d’une personne dans la situation particulière qui est la sienne, et ce en vue de tenter de lui venir en aide dans ce qu’elle a à vivre, de l’accompagner dans le déploiement de sa santé. Cette action peut être qualifi ée de pertinente car elle se montre résolument soucieuse de la personne, de ce qui est important pour elle, de ce qui lui convient et qui est compatible avec sa situation.
Une compétence n’est donc jamais acquise ou validée « une fois pour toutes », car une compétence se réfléchit, se cherche, s’ajuste, se crée en situation. Aucun professionnel ne peut, dès lors, déclarer « être compétent », tel un état acquis ou un statut qui serait atteint, car sa compétence est mise à l’épreuve de chaque situation. De même, aucun étudiant ne peut se détourner, se désintéresser d’une compétence qu’il aurait validée à un moment donné en se référant aux actes posés en un contexte donné, car ce contexte est singulier et, dès lors, ne se reproduira pas.
La compétence procède ainsi d’un art soignant dont la mise en œuvre concrète nécessite de se rappeler en permanence qu’ il n’y a pas de science du singulier, ce qui conduit à faire preuve de vigilance afin de garder à la conscience que tant les pratiques médicales que paramédicales et de soins infirmiers ne sont pas des pratiques scientifiques, et ce même si elles se réfèrent en grande partie à des savoirs scientifiquement établis.
En tant que pertinence dans l’action , outre les différentes connaissances mobilisées et les techniques mises en œuvre, la compétence soignante fait ainsi appel à la volonté autant qu’à la capacité du professionnel de comprendre ce qui est important pour une personne dans ce qu’elle est en train de vivre, dans la situation qui est la sienne. C’est pour cette raison que la capacité ne se confond pas avec la compétence car il ne suffit pas, pour une infirmière par exemple, d’être capable de poser correctement un acte pour faire preuve de pertinence dans l’action, pour se révéler compétente dans la situation où elle sera amenée à poser un acte qu’elle est pourtant capable de bien poser.

La compétence soignante repose ainsi sur l’intelligence , la sensibilité et la créativité du professionnel et requiert la mise en mouvement de sa capacité de penser, de réfléchir, d’exercer un raisonnement clinique, c’est-à-dire un raisonnement qui est mené auprès des personnes, à partir d’un contact avec celles-ci, un raisonnement qui est ancré dans l’observation de ce qui se passe et dans la perception de ce qui se vit dans une situation, et qui fait appel à la capacité du professionnel d’établir finement, subtilement des liens avec ses savoirs de référence, son expérience et son intuition.

Le défi de l’intelligence

S’il a de tout temps été nécessaire de « réfléchir » pour exercer une pratique infirmière pouvant être qualifiée de « professionnelle » et si la formation, dès lors, s’est toujours montrée soucieuse de développer la capacité réflexive des étudiants en soins infirmiers, observons que la nécessité contemporaine de fonder les différents éléments qui composent cette pratique sur un raisonnement clinique prend une acuité particulière.
En effet, aujourd’hui plus qu’hier, au-delà de la qualité et de la sécurité des actes posés, des soins donnés, la prise en compte de la singularité de la personne et de sa situation apparaît comme un incontournable au vu de l’évolution des attentes de la population et du souci croissant d’une éthique soignante qui imprègne le quotidien des pratiques et qui fait appel à la vigilance des différents professionnels, à leur juste sensibilité et à la subtilité, la pertinence de leur raisonnement.
C’est ainsi que le défi auquel les professionnels sont et seront de plus en plus confrontés est celui de l’intelligence, intelligence qui ne se confond pas avec un niveau de qualification, ni avec les savoirs acquis, ni même avec la hauteur des notes obtenues lors des contrôles de connaissances. C’est d’établir avec subtilité, avec finesse des liens dont il est ici question en vue de comprendre. L’intelligence renvoie ainsi à la capacité de comprendre le plus finement, le plus pertinemment possible ce qui se vit, s’appréhende, s’agite, se fantasme parfois, en une situation singulière. C’est donc une intelligence du singulier qui témoigne de la capacité du professionnel d’identifier et de prendre en compte ce qui est important pour une personne donnée dans la situation qui est la sienne en vue d’y agir avec pertinence.

Raisonnement clinique

Une pratique fondée sur l’intelligence du singulier de l’infirmière et de l’infirmier et animée par le raisonnement clinique dont ils peuvent faire preuve dans chacune des situations humaines au sein desquelles ils interviennent est une pratique qui s’écarte résolument d’une organisation centrée sur une succession d’actes, sur une exécution de tâches et la frénésie du faire qui la caractérise.

Or, une telle intelligence ne s’enseigne pas, ne se transfère pas, mais se travaille, se chemine, s’expérimente et s’évalue en vue de la faire évoluer. Elle requiert la sensibilité du professionnel et fait appel à ses capacités d’observation, à sa capacité, également, d’établir des liens entre ses différentes formes de savoirs, à sa capacité encore, de nommer et de partager les fruits de son observation, de son intuition et de sa réflexion.
Cette triple capacité conduit à :
observer ce qui se passe en une situation humaine singulière ;
établir des liens entre différentes formes de savoirs et les caractéristiques observées et intuitivement ressenties au sein de cette situation ;
nommer avec des mots justes les fruits de son observation, des liens établis et de la pensée qui en résulte en vue d’en partager le contenu et de soumettre celui-ci à la discussion.
Cette triple capacité est constitutive du raisonnement clinique qui est lui même le reflet d’une posture réflexive, c’est-à-dire une posture professionnelle animée par la quête d’une compréhension des situations singulières.
Cette posture professionnelle repose sur la volonté de faire preuve d’ intelligence au cœur même de la pratique quotidienne, et donc sur la volonté de mettre en mouvement sa capacité de penser en vue d’élever et d’affiner sa pensée tant sur une pratique du singulier que sur l’exercice professionnel en général.

Explorer pour chercher à comprendre

Nous donnons au mémoire de fin d’études l’orientation proposée ici en regard de ce défi de l’intelligence ; en regard de la nécessité de ne pas confondre la capacité du professionnel de faire quelque chose avec sa compétence soignante de situation et, dès lors, avec le raisonnement clinique qu’une telle compétence requiert ; en regard, également, de l’importance qu’il y a tant pour la population que pour les professionnels d’agir pour un exercice professionnel animé d’une ambition plus élevée que la mise en œuvre des actes et des tâches dévolus à l’exercice du métier infirmier.
Cette orientation invite l’étudiant à revêtir les habits de l’explorateur, un explorateur qui ne cherche pas à produire de nouveaux savoirs ni à prouver qu’il a raison à propos de l’objet traité ; mais un étudiant qui explore, qui cherche à comprendre en vue d’élever sa réflexion, en vue de s’élever dans la compréhension subtile de son futur métier, et qui, dès lors, se met en recherche en vue de voir un peu plus clair dans une question qu’il se pose, dans une situation qui l’a plus particulièrement interpellé.
Chercher à voir un peu plus clair dans une question que l’on se pose, c’est faire preuve de curiosité , c’est chercher à approfondir, élargir et affiner ses connaissances ; c’est exercer son esprit critique , ce qui conduit en premier lieu, comme nous le verrons plus loin, à s’interdire d’exprimer une opinion sur une question, un phénomène, un fait que l’on ne comprend pas.

Le mémoire permet ainsi à l’étudiant de se familiariser davantage avec des outils ou méthodes, en particulier ceux du recours aux bases de données en vue de la recherche documentaire, ceux, également, utiles aux entretiens lors de rencontres avec des témoins privilégiés. Il permet aussi à l’étudiant de s’exercer à l’écriture, à la capacité de nommer – de mettre en mots justes –, les fruits de ses réflexions, lectures et observations et de rédiger de manière personnelle, nuancée, rigoureuse, accessible et élégante le cheminement de sa pensée.
C’est dans cette optique que nous avons structuré le contenu du livre. Nous débuterons par préciser la finalité des soins en général et infirmiers en particulier et le défi contemporain auquel, de notre point de vue, les professionnels sont et seront de plus en confrontés (chapitre 1) pour, ensuite, mieux distinguer ce qu’est la finalité du mémoire des moyens auxquels l’étudiant peut avoir recours pour l’élaborer afin d’éviter de confondre le but poursuivi avec ce qui est mis en œuvre pour l’atteindre (chapitre 2). Nous y clarifierons les notions de sujet et d’objet du mémoire. Situer l’étudiant en tant que sujet du mémoire de fin d’études, c’est le désigner comme l’auteur de son propos, un auteur qui a recours à un objet de travail qui lui sert de matière première à la réalisation de l’exercice qu’il lui est demandé de réaliser pour mettre fin à sa formation d’infirmière ou d’infirmier. Le mémoire se doit ainsi d’être centré sur l’étudiant qui en est la visée première et pas sur l’objet à partir duquel il aura choisi de travailler. Les chapitres suivants seront consacrés à la recherche documentaire et l’utilisation des bases de données (chapitre 3) ainsi qu’aux moyens et vigilances en vue de la rencontre avec des témoins privilégiés (chapitre 4). Enfin, le chapitre 5 abordera la question de l’ élaboration, de la mise en mots et de la rédaction du mémoire, alors que le chapitre 6 proposera nos réflexions quant à l’accompagnement des étudiants, à la soutenance et à l’évaluation du travail fourni.

Par la dynamique de pensée qu’il insuffle, la qualité de l’expression et de l’argumentaire qu’il requiert et l’intelligence de l’étudiant sur laquelle il se fonde, le mémoire contribue à la formation d’un futur professionnel des soins infirmiers crédible tant dans sa relation aux personnes soignées que dans ses rapports au sein d’une équipe pluridisciplinaire de travail ainsi que dans ce qu’il donne à voir et à entendre auprès de la population.

Walter Hesbeen
William D’hoore

Vous venez de lire l’introduction de l’ouvrage Le mémoire de fin d’études des étudiants en soins infirmiers

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Sommaire de l'ouvrage

 

 

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Auteur(s): Walter Hesbeen, William D'Hoore

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