Ingestion d’une pile au lithium chez un enfant

Lithium battery ingestion in a child

I. Sicard-Cras*, A.Robert-Dehault, P.Vic
Service de pédiatrie, centre hospitalier de Cornouaille, 14 bis, avenue Yves-Thépot, BP 1757, 29107 Quimper cedex,France

Plan

1. Observation

Ce garçon âgé de 2 ans et demi, sans antécédent particulier, a été adressé au service d’accueil des urgences (SAU) pour un torticolis droit et une fébricule à 38°C. Il avait présenté 48heures auparavant trois épisodes de vomissements dans un contexte de fièvre à 39°C, suivis d’une asthénie, d’une perte d’appétit, d’une odynophagie et d’une dysphagie aux solides. À l’examen, il était en bon état général, présentait un torticolis droit, sans point d’appel infectieux otorhinolaryngologique (ORL) ni syndrome méningé. Les examens complémentaires ont montré une hyperleucocytose à 15 000 éléments/mm3 dont 9220 polynucléaires neutrophiles et un syndrome inflammatoire avec une protéine C réactive à 59,3mg/L. Une tomodensitométrie (TDM) cervicale a été réalisée (Figure 1, Figure 2).

2 . Résultats

La TDM cervicale a révélé la présence d’un corps étranger radio-opaque dans le tiers supérieur de l’œsophage. Une fibroscopie œso-gastroduodénale (FOGD) a permis de retirer le corps étranger : il s’agissait d’une pile plate au lithium incarcérée dans le tiers supérieur de l’œsophage et ayant provoqué une nécrose circonférentielle de la muqueuse sur 3cm, localisée de 14 à 17cm des arcades dentaires. La lithémie était inférieure à 0,2mmol/L pour un seuil de toxicité supérieur à 2mmol/L. Un traitement par inhibiteur de la pompe à protons a été mis en place, associé à une alimentation lactée froide exclusive. L’évolution clinique a été favorable avec disparition de l’hyperthermie, de la dysphagie et du torticolis droit en quelques jours. La FOGD de contrôle à trois jours a montré la persistance de deux bandes longitudinales ulcéronécrotiques de 3cm. La réalimentation aux solides s’est faite ensuite sans difficulté.

3. Discussion

L’ingestion de piles plates au lithium concerne essentiellement les enfants de moins de 4 ans (moyenne d’âge de 3 ans), majoritairement des garçons [1]. On trouve principalement ce type de pile dans les télécommandes et les jouets. Les accidents dus aux piles sont peu fréquents selon l’étude Enquête permanente sur les accidents de la vie courante (EPAC) 2005–2012. Parmi les 253 827 accidents de la vie courante relevés chez les moins de 10 ans, 248 seulement étaient liés aux piles boutons [1]. Néanmoins, ces ingestions avaient entraîné quatre fois plus d’hospitalisations que les autres accidents de la vie courante. L’incidence des ingestions de pile chez l’enfant est en augmentation. Aux SAU ORL de Paris Necker, cette incidence a doublé entre 2011 et 2012, et plus que triplé entre 2012 et 2013 (0 cas en 2010, 2 cas en 2011, 5 cas en 2012 et 18 cas en 2013) [2]. Aux États-Unis, l’enquête National Electronic Injury Surveillance System (NEISS) a recensé 50 367 cas d’ingestion de piles boutons chez des enfants de moins de 18 ans sur une période de 20 ans, 1507 en 1990 et 4916 en 2009 [3]. Cette augmentation est probablement liée au fait que les piles au lithium sont de plus en plus utilisées dans les appareils domestiques et qu’il est relativement facile pour les enfants d’accéder aux compartiments les renfermant dans les jouets [3]. Sur le plan lésionnel, on identifie trois mécanismes :

  • une fuite d’éléctrolyte (soude, potasse, sels de métaux lourds) occasionnant des lésions caustiques locales et une nécrose de la muqueuse en approximativement 2heures ;
  • une brûlure électrique liée au dégagement de chaleur provenant d’un courant de faible voltage existant entre la muqueuse et la pile ;
  • une compression mécanique.

Les lésions sont d’autant plus sévères que la pile présente un diamètre supérieur à 20–25mm et que l’enfant est jeune (moins de 4 ans) [4]. Les quantités de lithium en présence sont très faibles, il n’y a pas à redouter d’effet systémique. Les complications sont nombreuses. À court terme, on observe un risque d’enclavement du corps étranger, d’ulcération et d’hémorragie digestive parfois massive et pouvant survenir jusqu’à 18jours après le retrait de la pile. À moyen terme, le risque est celui d’une sténose œsophagienne, d’une perforation (survenant surtout lors de l’extraction de la pile), de fistules trachéo-œsophagiennes et aorto-œsophagiennes. À long terme, on peut redouter une cancérisation [4]. Dans la plupart des cas, les piles passent dans le tractus gastro-intestinal sans entraîner de conséquences. En revanche, la majorité des complications sévères et fatales apparaissent lorsque la pile s’enclave dans l’œsophage. Aux États-Unis, une analyse de la littérature et des cas d’ingestion de pile rapportés à une hotline nationale a recensé 13 décès entre 1977 et 2009 et 9 décès entre 2004 et 2009. Tous ces décès étaient liés à une localisation œsophagienne [4]. Celle-ci nécessite une extraction en urgence. Dans l’hypothèse d’une localisation gastrique asymptomatique, l’extraction peut être différée. On convient de la réaliser si la pile reste plus de 24heures dans l’estomac ou si le tableau clinique évolue. Enfin, en cas de localisation intestinale, une surveillance clinique doit être mise en place, avec éventuellement la réalisation d’un cliché d’abdomen sans préparation tous les 3 à 4 jours [5].

4. Conclusion

Ce cas clinique illustre la difficulté de diagnostiquer une ingestion de pile au lithium lorsque l’anamnèse ou les signes cliniques sont peu évocateurs. Il met en évidence le risque de retard à la prise en charge. Il souligne l’intérêt de réaliser une radiographie cervicale et thoracique de face et de profil devant un torticolis ou une dysphagie. Une fois la radiographie réalisée, il convient d’essayer de faire la différence entre l’image d’une pile plate et celle d’une pièce de monnaie car le risque encouru n’est pas le même.

Financement

Aucune aide financière n’a été reçue pour ce travail.

Déclaration de liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

 

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Auteur(s): I. Sicard-Cras, A. Robert-Dehault, P. Vic

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