Douleur

M.-T. Paul-Coudray , A. Simon (superviseur : Ph. Drabs)

Aborder ce thème d’une façon positive et pleine d’espoir est le message important à transmettre. La sophrologie est une aide précieuse dans l’accompagnement de personnes douloureuses, elle rend acteurs de leur mieux-être des patients confrontés à la sensation douloureuse présente dans leur corps et leur vie et elle peut leur apporter une nouvelle liberté.

Définitions

La douleur est définie par l’IASP (International Association for the study of pain) comme « une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à un dommage tissulaire réel ou potentiel, ou décrit en termes d’un tel dommage ».
La douleur est donc une sensation subjective désagréable qui a plusieurs composantes :
• sensorielle permettant de décoder la douleur (qualité, intensité, localisation) ;
• affective et émotionnelle donnant une tonalité désagréable, angoissante, liée à une souffrance intérieure ;
• cognitive avec la mémorisation des expériences traumatiques et du sens donné à ces douleurs ;
• comportementale, responsable des manifestations verbales et non verbales (plaintes, gémissements, prostration…). Chaque personne réagit à la douleur en fonction de ses facultés d’adaptation, de son expérience des douleurs passées, de son éducation et de sa culture.

Douleur et souffrance

Le dictionnaire Le Robert définit :
• la douleur comme « une sensation physique pénible, un sentiment ou une émotion également pénible résultant d’un manque, d’une peine » ;
• la souffrance comme « le fait de supporter quelque chose de pénible, d’éprouver des douleurs physiques ou morales ».

Entre douleur et souffrance, les liens sont à la fois étroits et lâches selon les circonstances, mais ils sont profondément significatifs.
La douleur touche l’être humain dans sa globalité et non seulement son organisme ; elle est sensation, émotion, et laisse émerger la question du sens ; elle n’écrase pas que le corps, elle écrase l’individu et altère la relation aux autres.
Il n’y a pas de peine physique qui n’entraîne un retentissement dans la relation de l’homme au monde ; cette douleur obsessionnelle atteint la personne et son environnement familial, social et professionnel.
La souffrance est inhérente à la douleur, plus ou moins intense selon les circonstances. La personne qui souffre, souffre de toute l’épaisseur de son être, elle ne se reconnaît plus, n’a plus goût à rien et son entourage découvre qu’elle a cessé d’être elle-même.
Pour P. Ricoeur, philosophe et phénoménologue, le terme de douleur s’applique « à des affects ressentis comme localisés dans des organes particuliers du corps ou dans le corps tout entier, et le terme de souffrance à des affects ouverts sur la réflexivité, le langage, le rapport à soi, le rapport à autrui, le rapport au sens, au questionnement ».
La douleur est toujours une altération de soi ; elle fait devenir autre mais fait aussi découvrir et émerger des ressources propres, insoupçonnées, car toute douleur transforme en profondeur pour le meilleur ou pour le pire la personne qui en est frappée.

La sophrologie comme thérapeutique de la douleur

La sophrologie, qui se définit comme « science humaine », est fondée sur des techniques corporelles et mentales permettant de prendre conscience de son corps et de soi dans un but d’harmonisation.
Elle dynamise de façon positive les qualités et ressources de chacun et s’adresse à toute personne désireuse d’acquérir un mieux-être dans sa dimension physique, psychique et existentielle.
Les principes de la sophrologie, le schéma corporel comme réalité vécue, le principe d’action positive et le principe de réalité objective prennent tout leur sens auprès des patients douloureux. Les techniques de relaxation dynamique, les sophronisations adaptées à chacun, en fonction de leur réalité du moment, et le niveau de conscience sophro-liminal permettent à la personne de prendre de la distance avec sa douleur, de considérer son corps dans une globalité et de ne pas le réduire au simple symptôme.
Le patient part à la découverte de nouvelles sensations et perceptions ; cette perception différente de son schéma corporel et de son être dans sa dimension physique, psychique favorise l’ouverture du champ de conscience du sujet vers d’autres dimensions plus existentielles ; elle le rend acteur de son mieux-être tout en lui donnant l’impression de moins subir sa vie.
Les objectifs de la sophrologie dans la prise en charge de la douleur peuvent être résumés de la façon suivante :
• rupture du cercle vicieux : douleur–tension musculaire–anxiété ;
• prise de conscience du schéma corporel pour obtenir un état de mieux-être et devenir capable de se centrer sur d’autres régions ou autres phénomènes que la douleur ;
• diminution de l’état de stress favorisant calme et maîtrise de soi ;
• création d’un nouvel espace de vie où le patient en devient l’acteur ;
• prise en charge plus autonome par le patient de sa problématique douloureuse.
Le lien se « tisse » avec les patients lors de la première rencontre ; alliance entre le sophrologue et le sophronisant qui permet, au fur et à mesure des rencontres, d’adapter les techniques à la réalité et au vécu du patient dans une démarche participative et dynamique.
Certains exercices sont régulièrement utilisés : toutes les techniques liées à la respiration, le SDN, la SPR, la PSL.
Pour certains patients, un travail de concentration sur la zone douloureuse peut être favorable. Il s’effectue par une SSubstS : cette technique de visualisation a pour but de faire évoluer la perception douloureuse de la zone à partir de la conscience d’une nouvelle sensation (chaleur, fraîcheur).
Pour d’autres patients, aborder le corps dans sa globalité permet de ne plus se focaliser sur la zone douloureuse, d’en diminuer la sensation négative, voire de l’oublier par moments.
Deux types de douleurs subies par des patients dans des contextes spécifiques sont abordés :
• la douleur aiguë, rencontrée dans un environnement hospitalier ;
• la douleur chronique traitée au sein d’un service de consultations d’algologie.

Douleur aiguë

La douleur est une réalité quotidienne à l’hôpital : elle peut être présente dans toutes les spécialités médicales et chirurgicales. Elle est causée soit par la pathologie elle-même, soit induite par des soins ou des examens prodigués par des professionnels de santé. De nos jours, en milieu hospitalier, une démarche de prise en charge de la douleur est menée (prévention, évaluation, traitement et réévaluation) à l’aide de thérapeutiques variées (médicamenteuses et non médicamenteuses).
Dans ces établissements, des programmes de formation à la prise en charge de la douleur sont mis en place et obligatoires pour tous les professionnels de santé. Dans ce contexte, la sophrologie s’avère être un outil efficace d’accompagnement et de traitement de la douleur.
Tout patient, en lien avec un sophrologue, peut s’initier à certaines techniques, les maîtriser et les reproduire seul en cas de nécessité :
• en prévention d’un acte douloureux ;
• pendant un soin ou geste douloureux ;
• en complément d’action d’un traitement antalgique.
Par ailleurs, la sophrologie peut être un véritable outil/ressource, lors de certains examens (ex. : fibroscopie), soins invasifs (ex. : myélogramme) ou geste chirurgical sous anesthésie locale (ex. : pose de site implantable).

Néanmoins, l’utilisation de la sophrologie en intrahospitalier nécessite une adaptation permanente et immédiate des professionnels aux besoins exprimés par les patients. Le sophrologue intervient sur demande des professionnels de santé ; il accompagne les patients en proposant des techniques adaptées à la personne, à sa douleur, mais également à sa disponibilité physique et mentale plus limitée du fait de sa souffrance.
Dès que la douleur survient, en complément d’une prise en charge médicale et thérapeutique, la personne peut utiliser la sophrologie et être actrice dans la prise en charge de sa douleur ; elle ne subit plus et ne dépend plus d’un tiers ou uniquement d’un antalgique.

Cas clinique

J’ai rencontré M. F. qui devait subir une ponction, suite à un épanchement pleural l’empêchant de respirer normalement. M. F. avait déjà subi cet acte médical qui s’était avéré très douloureux.
L’équipe médicale a souhaité un accompagnement en sophrologie pour lui apprendre à anticiper et mieux gérer sa douleur. Lors de cette rencontre, M. F. a exprimé son ressenti de l’instant en manifestant une grande appréhension et une agitation physique non contrôlée.
Nous lui avons proposé un travail sur les sensations de l’ensemble du corps, notamment sur le poids du corps, ainsi qu’une SPR ; ces deux axes ont été choisis pour éviter la concentration sur la respiration et sa mobilisation, fonction vitale dégradée à ce moment. La séance a été courte parce qu’adaptée au geste à venir, à savoir la ponction. Elle a permis à M. F., en se concentrant sur le poids de son corps, de relâcher certaines tensions physiques inutiles dans l’instant.
Durant la ponction pleurale, M. F. a été accompagné une nouvelle fois par la sophrologie. Il a pu retrouver les sensations de détente découvertes au préalable et a été capable de mobiliser ses propres ressources face au geste douloureux. De plus, il a été invité à se concentrer et à visualiser un endroit qu’il apprécie beaucoup, le bord de mer. Il a ressenti une petite douleur qu’il a « perçue différemment » la décrivant comme « presque inexistante ».

Douleur chronique

La douleur est définie comme chronique lorsqu’elle persiste au-delà de 6 mois et ne répond à aucun des traitements usuels. Cette douleur maintenant appelée « douleur rebelle » peut s’installer dans le temps mais n’est pas une fatalité.
La sophrologie peut apporter des perspectives plus positives et sortir patients et familles de ce qui semble être inéluctable et sans espoir.

Cas clinique

Patiente atteinte de céphalées chroniques quotidiennes avec des épisodes douloureux intenses survenant en fi n de journée de façon systématique, Mme B. présente alors une photophobie ainsi qu’une grande intolérance au bruit.

Lors de la première rencontre, cette patiente décrit sa douleur : ses migraines sont telles qu’elles impactent sa vie quotidienne, autant familiale que professionnelle, sociale et affective. Elle décrit sa douleur et ses sensations, ainsi que « l’envie de se faire un trou dans la tête pour que la douleur s’en aille » .
Il va de soi que toute information communiquée par le patient peut être plus ou moins utilisable au cours de séances de sophrologie.
Il lui est proposé de se concentrer sur sa respiration puis, de manière plus globale, sur ses sensations corporelles à partir de la lecture du corps ; il lui est aussi proposé un SDN avec visualisation d’un orifice sur la zone douloureuse de la tête, pour « évacuer la douleur » – sur chaque expiration faire sortir, se débarrasser de la douleur –, puis une approche plus globale du schéma corporel et des sensations.
En une séance, cette patiente a intégré un « outil clé » dit-elle, le SDN.
En complément d’une thérapeutique médicamenteuse, Mme B. poursuit la pratique de la sophrologie de façon quotidienne et constate une amélioration très nette de sa qualité de vie sur le plan physique et psychologique, lui permettant de ne plus subir ses migraines mais de devenir actrice d’un mieux-être.

Place de la sophrologie dans un service d’évaluation et de traitement de la douleur

Les patients accueillis dans le service de consultation d’algologie sont adressés par leur médecin traitant, après présence et persistance d’un phénomène douloureux, devenu chronique et résistant aux thérapeutiques habituelles.
Des consultations avec des psychologues, sophrologues, médecins psychiatres pratiquant l’hypnose et assistantes sociales sont proposées. C’est ici l’avantage de toute la diversité et la richesse d’une équipe pluridisciplinaire au service des patients avec une approche globale de leur problématique, physique, psychique, voire existentielle.
La sophrologie est proposée aux patients sur avis médical, en complément d’autres thérapeutiques plus spécifiques.
Un entretien est programmé avec le sophrologue, rencontre essentielle au cours de laquelle peut se créer l’alliance , cette relation de confiance si particulière faite d’empathie et d’écoute qui s’étoffera au cours des séances, permettant au patient de parler librement et de lâcher prise.
Au cours de cette première rencontre, le sophrologue :
• évalue la douleur à partir d’une échelle visuelle analogique (EVA) ou échelle numérique simple ;
• fait remplir trois questionnaires ciblant la douleur et son impact dans la vie du patient (descriptif de la douleur, retentissement sur le comportement quotidien, retentissement émotionnel) ;
• présente la sophrologie et explique le déroulement des séances, l’importance d’un entraînement quotidien, ainsi que les différents bilans qui seront faits tout au long de cet accompagnement. La fréquence des séances est hebdomadaire ou bimensuelle en fonction des personnes et de leur pathologie.

Le déroulement de chaque séance est identique à tout protocole de sophrologie : dialogue pré-sophronique, séance, dialogue post-sophronique. Les techniques proposées sont adaptées en fonction de la personne, de son vécu du moment, ou d’autres composantes personnelles.
La sophrologie met l’accent sur le principe d’action positive, de prise en compte de la personne dans sa globalité et non centrée sur le symptôme de la douleur, tout en n’ignorant pas sa présence.
D’une manière générale, l’accent est mis sur la conscience du schéma corporel et de la respiration par des techniques spécifiques, sur la concentration, l’accueil de nouvelles sensations et perceptions, notamment du niveau de conscience si particulier qu’est le niveau sophro-liminal.
Les relaxations dynamiques des 1 er et 2 e degrés sont complétées par des techniques plus spécifiques telles que :
• SRS ;
• PSL ;
• SDN ;
• SPP ;
• SAP ;
• SSubstS ;
• SPF et autres techniques de futurisation ;
• SMnL…
Un premier bilan se fait au bout de la 3e ou 4e séance, avec évaluation de la douleur et constat de l’évolution de la personne à partir de la comparaison des réponses apportées aux trois questionnaires.
Au bout de six à huit séances, le bilan est finalisé avec le médecin prescripteur ou l’équipe pluridisciplinaire.

Cas clinique

Cinquante ans, mariée, mère de deux grands enfants et grand-mère, Mme C. travaille dans une banque mais elle est en arrêt depuis 1 an.
Elle a été victime d’un grave accident de la route 10 ans auparavant ; multiples fractures, traumatisme crânien, réanimation, elle a été hospitalisée pendant 2 mois en traction cervicale, totalement dépendante, sans aucune intimité : « Absence totale d’humanité » dira-t-elle. Un taux d’invalidité a été déterminé ; elle a repris son travail, d’abord à temps partiel puis à temps complet.
Quelques années plus tard, des douleurs importantes se réveillent ; elle subit une intervention chirurgicale mais les douleurs persistent ; elle se retrouve en arrêt maladie. Je rencontre une femme très inquiète, angoissée, n’aimant ni ne voulant plus rien, stressée par le bruit et l’agitation, ne sortant plus, mécontente d’elle-même, ne trouvant pas le repos, ni mental, ni physique. Mme C. me dit que sa vie s’est arrêtée à 40 ans.
Elle espère beaucoup de la sophrologie pour un mieux-être.

Accompagnement de M me C. au cours de 10 séances individuelles. Elle s’investit totalement, pratiquant chez elle ; elle est en capacité de lâcher prise, d’être à l’écoute d’elle-même, de ses sensations, à la redécouverte de ce corps jusqu’à présent si douloureux.

Il y a eu deux temps forts dans ce parcours. Le premier temps a eu lieu au cours de la 3e séance : la prise de conscience de son schéma corporel à travers la lecture du corps en position verticale lui a fait comprendre qu’elle « voyait son corps en position allongé comme mort, mais sans sentiment d’angoisse, de peur ou de souffrance » . Au fur et à mesure des séances, elle s’est sentie plus calme, prenait conscience de sa respiration, était moins crispée ; elle avait la perception de nouvelles sensations plus fines. Le second temps fort a eu lieu au cours de la 5e séance ; elle arrive détendue, dit « se sentir bien malgré quelques soucis » . Pour la première fois, elle « s’est vue et sentie debout et non plus allongée comme morte » , se sent bien, dit reprendre possession de son corps et de sa tête.
La mémoire corporelle de Mme C. avait enregistré cette expérience si douloureuse d’alitement et d’état de dépendance, sans pouvoir inverser le processus ; seule la prise de conscience de son corps à un niveau de conscience modifiée lui a permis de se le réapproprier et de mettre en place une nouvelle dynamique.

Synthèse des dernières séances. Mme C. ressent du plaisir à s’habiller, à prendre soin d’elle ; elle semble revivre, fait des projets personnels, envisage sa reprise professionnelle, accepte de recevoir, de sortir ; moins angoissée, elle se sent bien dans son corps et sa tête.

Conclusion

La douleur est un symptôme complexe qui concerne l’être humain dans toute sa dimension physique, psychologique, familiale et sociale ; la soulager nécessite parfois un accompagnement multidisciplinaire.
La démarche sophrologique incite la personne à devenir actrice dans sa prise en charge, aidée en cela par la collaboration du sophrologue et par l’alliance qui peut s’installer avec le patient, pré-requis indispensables à toute démarche d’accompagnement.
La sophrologie a toute sa place dans l’éventail des thérapeutiques proposées aux patients douloureux ; les résultats sont aussi fonction de la volonté et de l’investissement de la personne elle-même.
Le sophrologue ne peut se substituer au patient : il transmet seulement un outil, propose une méthode, un savoir-faire, accompagne avec empathie, afin que chacun puisse développer ses propres ressources et devenir autonome.

Auteurs

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Vous venez de lire le chapitre 6 de la 2e édition du Guide de Sophrologie – Sous la direction de Richard Esposito

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