« j’ai rencontré l’humanitude » introduction à l’animation solidaire, par Philippe Crône

J’ai souvent posé les règles professionnelles en rappelant aux animateurs qu’il faut être compétent et légitime pour réussir un projet. C’est pourquoi je commence ce livre en en expliquant ma légitimité et mes compétences.

La légitimité, je la tiens de mon parcours professionnel. Tout a commencé par hasard en 1976, lorsqu’à 18 ans, et à la sortie d’une scolarité fluctuante, j’intégrai un centre hospitalier flambant neuf en tant qu’agent de service puis aide-soignant dans un service de neuro-gérontologie. Ce que j’aimais dans ce métier, c’était m’asseoir sur un bord de lit une fois les soins terminés et discuter, rencontrer ces personnes meurtries par des maladies ravageuses et les faire sourire. J’avais trouvé mon moteur : les relations humaines.

Malheureusement, il y avait un décalage entre ma vision du métier et ce qu’on me demandait. Je l’ai compris un jour où je trouvai un vieux monsieur de 90 ans en pleurs, anéanti par un accident vasculaire cérébral (AVC). Il m’expliqua que son chien était enfermé depuis deux jours dans sa maison. J’en informai ma surveillante, qui me répondit sèchement :

« Votre métier est de soigner les gens, pas les chiens.

– Oui, mais ce monsieur meurt de chagrin.

– Il faut laisser vos émotions au vestiaire ! »

J’ai souvent entendu cette phrase depuis, et je ne dois pas être le seul soignant.

Ce jour-là, je doutais de mon orientation professionnelle. Le doute devait se renforcer après l’avertissement que je reçus pour être allé nourrir le chien de ce monsieur et le confier à ses voisins. Le vieux monsieur en avait pleuré de soulagement mais, pour ma surveillante, il était absolument interdit de s’immiscer dans la vie des gens. Je commençais à comprendre l’aberration du monde hospitalier de l’époque.

Quelques années plus tard, pour me rapprocher de ma famille, j’ai intégré dans la maison de retraite de mon village natal, un très vieux bâtiment qui accueillait 130 « pensionnaires », c’est comme ça que l’on nommait les résidents à l’époque. J’ai eu l’impression de faire un bond de 100 ans en arrière ! Le premier bâtiment de la maison de retraite, appelé « le château », accueillait des gens « comme il faut », avec des chambres doubles et des chambres individuelles, un fonctionnement hôtelier.

Il y avait de l’autre côté du jardin, un bâtiment de cure médicale, « l’écurie », comme l’appelaient les soignants et les quelques résidents comme il faut. Là-bas survivaient des grabataires, des déments désargentés ou sans famille, ou le tout à la fois. Agglutinées dans des dortoirs de cinq lits qui sentaient l’urine, ces personnes âgées vivaient là, attachées aux fauteuils pour la plupart, ou déambulaient sans fin et sans autre objectif que d’ingurgiter la bouillie infâme que le personnel mixait le matin pour la journée. Ce « mixé » est inimaginable de nos jours ! On recevait les plats du jour vers 11 h 45 et, là, on mélangeait

tout dans une grande gamelle métallique pour le réduire en bouillie. On rajoutait du lait si c’était trop épais et des biscottes si c’était trop liquide. Après le repas de midi, on mettait la gamelle sur le rebord de la fenêtre en attendant de la leur faire réchauffer pour le soir ! Cette alimentation leur donnait des diarrhées toute l’année. Si je m’attarde sur cette époque, c’est parce qu’on ne peut pas imaginer à quel point la gériatrie vient de loin ! Les personnes âgées étaient oubliées de tous : directeurs, politiques, et tous ceux qui étaient de l’autre côté des murs… Le Moyen-Âge ! Et pas seulement les résidents : le personnel aussi était oublié. Pourtant, ce personnel peu formé, sans moyens, sans reconnaissance,

était d’une étonnante force de vie. Les rires résonnaient à tous les étages en alternance avec les pleurs. Avec le recul, je me dis que c’était notre seul moyen de survie : rire, chanter, s’amuser dans les couloirs… en cachette !

Aussi bizarre que ça puisse paraître, il y avait dans ce milieu sordide des lueurs d’humanité envers les patients que je n’avais pas vues à l’hôpital. Les résidents avaient leur nom sur la porte de leur chambre et non un numéro : il n’y avait pas de numéro aux chambres. Et je connaissais le nom de ces résidents,

car ils étaient de la famille d’amis, de voisins, de copains. Pour la première fois, je pouvais faire le lien entre travail et vie privée : je parlais avec certains de leur petit-fils qui était mon ami, d’autres me parlaient de ma grand-mère qu’ils connaissaient bien et, en sortant du travail, je parlais d’eux avec ma grand-mère et mes amis. Très rapidement, j’ai compris que ces vieux-là avaient certainement besoin de soins, mais peut-être plus encore de vie. À quoi servait de manger, boire, dormir si c’était seulement pour attendre de mourir ?

Pendant mes temps de pause, j’ai commencé à leur proposer de jouer aux cartes, aux petits chevaux, etc. Si, dans un premier temps, je passais pour un hurluberlu, très vite, ces moments sont devenus essentiels car ils changeaient l’ambiance des services et, un jour, le directeur m’a proposé d’être animateur :

« C’est quoi ?

– Ce que vous faites pendant les pauses. »

À la fin des années 1980, l’animation s’adressait aux enfants ou aux clubs de vacances, pas aux maisons de retraite. Il a fallu que je m’interroge sur la spécificité de l’animation auprès des personnes âgées. Il a fallu que je lui donne du sens : pour moi, pour mon directeur, pour mes collègues, pour les résidents.

Il a donc fallu inventer mon métier. Je ne prétends pas avoir inventé l’animation en gérontologie, mais le peu d’animateurs qui exerçait à l’époque était isolé et sans références. C’est pourquoi il était primordial que je pose la spécificité, le sens, les limites, les valeurs de la mission d’animation. La citoyenneté s’est imposée immédiatement comme mission essentielle. La démarche socioculturelle est devenue le sens de ma mission, et le respect ma valeur. Ce n’était pas le respect dû à l’âge ou à la maladie, c’était le respect de voir les vieux comme des personnes en devenir, là où on voyait surtout des personnes en fin de vie.

Puis, j’ai eu la chance de suivre une formation qui a confirmé cette vision de la dépendance et mon rapport au pouvoir soignant : « La relation d’aide non directive » de Carl Rogers. J’ai appris, grâce à lui, à écouter sans m’écouter, de façon à rendre l’autre responsable de ses choix. Puis, en 1991, j’ai passé le brevet d’animateur technicien de l’éducation populaire (BEATEP) ancien brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport (BEPJPS), qui m’a permis d’asseoir ma légitimité d’animateur.

J’ai l’impression que c’est à la fois trop simple et un peu pompeux de résumer cette période en quelques mots. Car il m’a fallu dix ans pour imposer la citoyenneté comme valeur essentielle de l’institution, et convaincre les professionnels que le soin n’était pas une finalité en soi.

Mais dès le début des années 1990, mon établissement était devenu une référence en matière d’animation sociale. Des organismes comme la Caisse régionale d’assurance maladie (CRAM), Association générale de retraite par répartition (AG2R), le Conseil général et d’autres me demandaient de témoigner de la vie sociale en maison de retraite.

Cette médiatisation était très prisée par le directeur de l’époque qui, au-delà de l’intérêt pour les résidents, y voyait l’opportunité que son établissement passe de « mouroir » à « modèle de vie sociale ». C’était aussi une aubaine pour moi, car il me laissait absolument libre de créer, d’inventer, d’oser l’animation. Nous avons pu organiser, dès 1991, des sorties, des séjours de vacances – et c’étaient de vraies vacances ! – pas un prolongement d’hôpital hors les murs avec assistante sociale (AS), infirmier(ère) diplômé(e) d’État (IDE), médecin, cuisiniers, et presque un bloc opératoire dans la salle de bain. Des vacances responsables où chacun (pour peu qu’il en ait les capacités) pouvait décider de ce qu’il voulait faire et où les accompagnants se contentaient d’accompagner. J’ai pu monter aussi un magasin ambulant avec une banque d’établissement. Ce qui peut sembler commun aujourd’hui était inimaginable à l’époque.

Si l’établissement était devenu une référence de vie sociale, mes collègues me faisaient remarquer que je m’occupais toujours des mêmes. Et ils avaient raison : il y avait bien une partie de la population de la maison de retraite qui passait à côté de l’animation, ceux qu’on appelait les « déments séniles ». Je me défendais en leur disant que l’animation, c’est faire du lien entre les gens, mais comment faire pour ceux qui ne sont même plus capables de faire du lien avec eux-mêmes ? Je n’avais pas la conscience tranquille à les délaisser, mais je pensais que c’était une affaire de pathologie, et donc de soignant.

Vers 1995, on a commencé à entendre parler de la maladie d’Alzheimer : la sénilité avait enfin un nom. Les médias nous prédisaient des hordes de malades déboulant dans nos établissements, certains annonçaient même 80 % de malades Alzheimer en 2000 dans nos institutions.

Si je voulais rester animateur, il fallait que je m’occupe d’eux aussi, on n’allait pas me payer pour m’occuper de 20 % des résidents ! L’univers de la démence

s’est enfin ouvert à moi…

En 1997, Internet était souffreteux et le monde commençait à s’ouvrir, lentement, laborieusement au rythme des bas débits. De nos recherches pour comprendre cette maladie d’Alzheimer, peu de réponses et beaucoup de banalités, ce qui revenait à dire qu’on ne savait pas grand-chose, beaucoup de grandes théories qui disaient la même chose sans apporter de solutions.

À cette époque, un autre phénomène pointait son doigt accusateur : la maltraitance en EHPAD ! Si j’étais évidemment sensible au sujet, j’étais un peu gêné par la curée générale, souvent menée à grands cris offusqués par des gens bienpensants, mais qui ne connaissaient pas le milieu, ou de loin. Je me rappelais l’époque où j’étais le seul aide-soignant « homme » de la maison de retraite, tous les soins de force m’incombaient. Ça ne me plaisait pas de forcer une personne âgée, mais j’étais payé pour ça – c’est du moins ce qu’on me disait. Pourtant, je n’étais ni pervers, ni méchant, ni rien de ce que j’entendais. J’ai donc posé ma deuxième question à Internet : qu’est-ce que la maltraitance ? Et, là, ma vie a basculé.

En 1998, je suis tombé sur le mémoire de diplôme universitaire de psycho gérontologie de Rosette Marescotti : « Sévices en institution pour personnes âgées. Le silence des soignants » (http://cec-formation.net.pagesperso-orange.fr/mr1.html ). Ce fut une révélation, mieux encore une délivrance, de lire que les soignants sont autant victimes que coupables, que la plupart du temps, la maltraitance n’est pas le fait d’une personne, mais d’un milieu désorganisé, aux valeurs oubliées, aux sens perdus, etc. Pour la première fois, la pression sur les soignants s’allégeait et la responsabilité se partageait avec tous : la direction, les décideurs, les cadres, etc.

J’ai osé contacter l’auteur et j’ai rencontré l’humanitude. Rosette Marescotti et Yves Gineste travaillaient depuis presque 20 ans avec ces valeurs de respect, d’attention et d’abandon du pouvoir dans le soin que je défendais de mon côté depuis dix ans dans l’animation. Je cherchais à promouvoir la citoyenneté, ils parlaient d’humanité. Lorsque tous parlaient de maltraitance, ils parlaient déjà de bientraitance. Je disais qu’il fallait respecter les choix des résidents, ils disaient qu’il fallait poser des valeurs, des techniques, des moyens pour considérer l’autre comme un être humain, mais surtout qu’il fallait que l’autre se sente humain dans notre manière de s’adresser à lui.

La philosophie d’humanitude s’est imposée à moi. Je l’ai intégrée, absorbée et chaque projet, chaque démarche, chaque concept posé par la suite en sont imprégnés. Depuis 1998, le concept d’animation que je développe jusque dans ce livre est irrémédiablement lié à la philosophie d’humanitude. Si je ne la nomme pas à chaque page, à chaque ligne, c’est parce qu’elle est derrière chaque mot. Comme on ne dit pas qu’on respire lorsqu’on vit, parce que l’air est notre vie.

Là où je ne ressentais dans la démence qu’incompréhension, incohérence et impuissance, j’y ai compris un combat pour la survie. J’ai découvert derrière chaque attitude perturbée, derrière chaque comportement catastrophique, des humains qui se battaient, contre eux, contre leur environnement. J’ai surtout compris que c’était nous qui ne comprenions pas, nous qui ne nous adaptions pas, nous qui étions incohérents et eux qui étaient impuissants à nous aider à les comprendre.

Je n’ai eu de cesse depuis ce temps de proposer un concept et des actions d’animation qui aient du sens pour tous, et surtout pour les plus fragiles. Ce concept d’animation solidaire, je le développerais plus précisément plus tard, car c’est le sujet principal de cet ouvrage.

J’ai suivi un diplôme interuniversitaire (DIU) de sociogérontologie qui m’a ouvert les yeux sur le vieillissement à domicile. Jusque-là, je ne voyais les personnes âgées qu’en institution, comme s’ils naissaient ici. On évaluait leur état et capacités et on maintenait les acquis, sauf qu’au niveau de l’institution, dans les acquis il y a la maladie, l’abandon, la dépression. Si on voulait améliorer notre accompagnement, il nous fallait savoir qui était la personne avant. Le contact avec les aidants proches m’a incité à proposer à l’EHPAD de mettre en place un accueil de jour pour personne souffrant de syndrome neurodégénératif. Le directeur m’a donné carte blanche pour un service d’accueil de jour fondé sur les valeurs de l’animation et de l’humanitude.

Cet accueil de jour a été un espace extraordinaire pour expérimenter des nouveautés en matière d’outils, de comportements, de réflexions, pour apaiser les angoisses et apprendre « le vivre ensemble ». Bien souvent les clients, les familles étaient nos professeurs. Nous avons osé sortir du carcan institutionnel pour proposer un accompagnement simple, humain, apaisant, dont l’objectif principal était que les clients vivent le mieux possible, chez eux.

Il y a onze ans, j’avais témoigné de cette expérience d’animation dans un livre : L’animation des personnes âgées en institution, publié chez Masson. Ce livre m’avait ouvert des perspectives de formation et, tout naturellement, comme deux pièces d’un puzzle qui s’assemblent parfaitement, j’ai intégré les formations de l’Institut Gineste-Marescotti pour éclairer la philosophie d’humanitude par le versant vie sociale et animation.

Depuis 2006, j’accompagne les établissements dans la démarche d’animation en humanitude. Je rencontre toutes les semaines des animateurs, directeurs, cadres, responsables de vie sociale, équipes soignantes, éducatives et administratives, etc. et les aide à améliorer la dynamique de vie de leur structure. Pour cela, j’ai fait évoluer le concept, mis en place des outils, des techniques, une méthode.

C’est cette expérience que je souhaite partager avec vous dans ce livre.

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Vous venir de lire l’introduction, par l’auteur, de l’ouvrage Animer en humanitude L’animation dans les établissements d’accueil des personnes fragilisées

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