Une psychanalyse à l’intersection des sciences ?

Cette revue prend naissance à la suite d’une série de réflexions portant sur l’état actuel de la psychanalyse dans sa relation aux connaissances dérivées d’autres domaines qui contribuent à la construction des savoirs. À l’heure de découvertes scientifiques multiples et passionnantes qui vont dans le sens des hypothèses freudiennes sur l’indissociabilité corps-esprit et la primauté des processus inconscients, il est devenu indispensable d’aborder la question du « sujet » à partir de diverses perspectives.
Au-delà des polémiques suscitées par la possible ou impossible alliance psychanalyse-sciences en raison des résistances de chaque discipline, ce projet est mobilisé par le principe d’une pluralité des méthodes et des approches scientifiques. C’est au niveau de l’articulation des points de vue que nous souhaitons nous situer, convaincus que toute connaissance est issue d’un dispositif forcément réduit, conjoncturel et évolutif et que la frontière de l’inconscient freudien est perméable à une multitude d’éléments et ordres de réalité. En ce sens, il nous semble que la biologie, la sociologie, l’anthropologie, les sciences cognitives, les neurosciences, la psychologie, etc. disposent de connaissances et de modèles explicatifs du fonctionnement humain susceptibles d’avoir leurs traductions métapsychologiques et de moduler les paradigmes psychanalytiques.

Une autre distinction capitale dans ce projet se réfère aux rapports qu’entretiennent clinique et recherche en psychanalyse. Le travail en présence d’un patient est soumis, de toute évidence, à un ensemble de facteurs qui découle de la rencontre intersubjective et de la mise en commun de deux inconscients ; tout cela est encadré par un savoir théorique. Pour ces raisons, le travail clinique d’orientation psychanalytique est avant tout un art du soin , au même titre que la médecine clinique. En revanche, le travail de recherche à partir des données récoltées au cours des séances cliniques représente un deuxième volet de connaissance ; il suppose l’isolement de certaines variables afin d’en saisir les implications à un niveau plus général. En cela, la recherche en psychanalyse nous paraît semblable à la recherche en sciences ; elle nécessite la définition d’une sphère épistémologique à la fois contiguë et disjointe du travail clinique avec lequel on la confond systématiquement.
L’ordre biologique n’est pas l’ordre psychique (psychanalytique), chacun étant constitué d’objets de recherche différents, complémentaires et indissociables. La psychanalyse apporte, dans l’histoire humaine, une première focalisation sur l’intime à l’interface entre le biologique et la civilisation. Cette dernière, dont les traits essentiels induisent des transformations majeures dans l’expression de l’Homo sapiens, a comme principe fondateur l’interdit, commandement visant à exclure certaines manifestations considérées comme animales et incompatibles avec la cohésion des sociétés humaines. Freud est alors l’un des premiers à avoir examiné l’effet de cette évolution au niveau psychique en proposant la névrose comme compromis entre l’instinct et l’interdit ; l’effet en question nous semble être à la fois d’ordre psychique et biologique selon des causalités forcément circulaires.
La méthode psychanalytique requiert donc des interrogations épistémologiques premièrement afin d’offrir à la psychanalyse une meilleure légitimité dans le champ de la connaissance et de la pratique clinique et, deuxièmement, dans l’objectif de construire un véritable dialogue avec les autres disciplines que l’on peut rencontrer au mieux sur le terrain de l’épistémologie. Cette démarche ne peut pas être dissociée de la perspective politique. Défendre le sujet, son vécu et son positionnement dans la société aux temps de la technologisation et du biopouvoir est aussi une question politique. Les politiques publiques ont un effet sur les pratiques psychanalytiques et l’inverse est tout aussi vrai. Les modalités et les conséquences de cette interaction, ainsi que les vérités qui la sous-tendent exigent une élaboration constante qui est également une affaire psychanalytique.
En plus du regard épistémologique qui est au premier plan de toute réflexion méta-, nous ne souhaitons pas perdre de vue des questionnements philosophiques qui ne sont pas implicites à une approche épistémologique. L’expérience subjective est-elle réductible à des phénomènes biochimiques ? À l’ère du numérique et de l’économie du savoir, la connaissance non scientifique, subjective, a-t-elle encore valeur de connaissance ? Les hiérarchies établies par le positivisme n’entrent-elles pas en conflit avec une connaissance subjective qui constitue l’organisation de base des sociétés humaines et du fonctionnement de l’individu ? Y a-t-il une logique dans le raisonnement psychanalytique et si oui, quelle est-elle ? Si, selon les critères empiristes, la connaissance dérive de l’expérience humaine du monde, pourquoi l’expérience subjective est-elle systématiquement occultée en faveur de résultats statistiques qui camouflent des pans entiers de la connaissance ? L’autonomie du vivant (la capacité à se gouverner selon des lois individuelles issues à la fois de la phylogenèse et de l’ontogenèse) peut-elle être comprise selon des lois générales et/ou universelles décrétées par des faits expérimentaux ? Quelle est la place occupée par les dogmes et les idéologies en sciences et en psychanalyse et comment peut-on les contourner ou les élaborer ?
Ce vaste programme contient en son essence une question fondamentale : qu’est-ce qui fait science en psychanalyse et qu’entend-on par recherche en psychanalyse ? Le domaine de la recherche en psychanalyse fait l’objet de multiples controverses ; il nous semble alors important d’aller au-delà de ces discussions parfois stériles afin de mieux définir un cadre épistémologique au plus près de la pratique d’orientation psychanalytique et de l’expérience subjective singulière qui s’y déploie, tout en admettant que la pratique de la recherche n’est pas équivalente à la pratique clinique. En élaborant ce vaste chantier, pourra-t-on placer la psychanalyse à l’intersection des sciences sans crainte de dénaturer sa mission première qui est d’approcher l’inconscient et de produire des modifications internes avec des outils qui lui sont propres ?
Ce premier numéro est un écho à ces controverses et propose une série de réponses ouvrant de nouvelles interrogations. Bernard Golse et Guénaël Visentini lancent la discussion autour des enjeux actuels du dialogue psychanalyse-sciences et de la nécessité de créer un espace commun « où il serait possible de se poser de manière utile et féconde des questions réciproques, de s’entre-interroger ».
Le débat est poursuivi par la focalisation sur le croisement conceptuel émotion/affect. L’histoire de la psychanalyse a renoncé au concept d’émotion, relégué aux psychologues et plus récemment aux biologistes et aux neuroscientifiques, pour polariser la réflexion métapsychologique uniquement sur l’affect théorisé comme deuxième représentant de la pulsion, à côté de la représentation. Avec les travaux contemporains en neurosciences, l’écart entre psychanalyse et sciences se réduit considérablement, et émotions et affects partagent de plus en plus un langage commun ainsi que des dynamiques semblables. Nous nous intéressons à la possible fédération des deux champs d’étude ainsi qu’au débat que cela suscite dans une perspective d’articulation. Il nous semble important de travailler la question de la possible inclusion de résultats scientifiques dans la cure et/ou des éventuelles corrections que cela peut apporter au cadre théorique psychanalytique dont le socle est forcément biologique. Et vice-versa : suggérer aux scientifiques des variables rarement prises en considération dans le cadre méthodologique qui est le leur.
Dans cet objectif, Claudia Infurchia introduit le débat à l’intersection entre psychanalyse et neurosciences en proposant une continuité processuelle et une complémentarité épistémologique des deux concepts. Elle insiste sur la dynamique du récit non verbal (émotionnel et corporel) en tant que savoir sur le type d’émotion éprouvé en relation avec l’objet, l’émotion étant dans ce cas conçue comme le noyau de l’affect.
Ariane Bazan et Claude Smadja commentent les idées mises en débat en discutant la pertinence du transfert de notions d’une discipline à une autre et les difficultés épistémologiques que cela entraîne dans la logique des ordres de connaissance propres aux divers champs d’étude.
Cette première discussion à l’interface entre psychanalyse et sciences est poursuivie, en marge, par les questionnements d’un scientifique sur les possibilités pratiques, théoriques et méthodologiques d’un usage de la science dans le domaine psychanalytique. Cet article original proposé par Bruno Falissard s’articule autour de plusieurs propositions-réflexions qui prennent en considération une série de points importants pour notre positionnement : des aspects concrets des méthodes en sciences et en psychanalyse, la compatibilité des domaines de recherche ainsi que les résistances qu’elle suscite, l’existence de designs expérimentaux simples permettant d’aborder scientifiquement la théorie psychanalytique et, enfin, les avantages d’un engagement de la psychanalyse dans l’approche scientifique.
L’étude de la douleur en tant qu’expérience sensorielle et émotionnelle désagréable (et invalidante lorsqu’elle se chronicise), nous confronte aux aspects anthropologiques, culturels et notamment subjectifs de ce concept. Les composantes à la fois physiologiques et psychologiques de la douleur en font un champ de recherche exemplaire de la jonction entre psychanalyse et sciences. David Le Breton explore ici la douleur en articulant psychanalyse et anthropologie ; il part de l’hypothèse que les douleurs chroniques s’alimentent souvent à des blessures inconscientes restées cryptées par l’amnésie et le refoulement. Cette douleur-là est, selon lui, nécessaire en tant que commémoration inévitable d’un événement traumatique qui n’a pas eu accès au langage et à l’élaboration secondaire ; elle est aussi, paradoxalement, enveloppe qui permet au sujet d’attester qu’il existe et de s’offrir une prothèse face à soi-même et au monde. L’auteur propose, en plus de la perspective psychosomatique, une approche physiosémantique qui s’efforce de ressaisir le sens et l’individualité entre corps et inconscient.
Bernard Laurent développe les aspects étudiés par David Le Breton en apportant un examen du retentissement émotionnel et cognitif de la douleur chronique. Il s’appuie sur des données issues de l’imagerie cérébrale qui révèlent la superposition de la matrice d’intégration de la douleur avec celle de l’émotion et de la cognition. L’auteur s’intéresse à l’interrelation entre ces divers mécanismes dans le cadre du stress post-traumatique et en examine les perspectives et les implications au sein d’une neuropsychanalyse de la douleur.
Mémoire et émotions sont clairement indissociables ; c’est probablement une des raisons pour lesquelles Freud en fait les deux représentants de la pulsion : représentation (contenu mnésique) et affect. Ce dernier, nous l’avons suggéré plus haut, n’a pas fait, en psychanalyse, l’objet d’études étendues tout en étant implicite aux développements théoriques liés à la pulsion. En sciences, l’étude des émotions a été longuement embarrassée par la difficulté à en saisir les caractéristiques et la dynamique de manière objective. Avec l’essor des neurosciences et l’avènement de techniques de mesure de plus en plus sophistiquées, il a donc été possible de repérer de plus en plus finement des aspects de cette expérience psychophysiologique complexe. Francis Eustache nous livre ici un aperçu de ce champ de recherche, en mettant l’accent sur le lien ténu qu’entretiennent mémoire et émotion. Il s’intéresse dans un deuxième temps à la mémoire traumatique (le trouble de stress post-traumatique) au croisement entre émotions et traces mnésiques ; cette pathologie qui fait appel à divers mécanismes de défense permet à l’auteur d’explorer un terrain commun entre psychanalyse et neurosciences tout en ouvrant des pistes de réflexion et de recherche.
L’hystérie en tant que névrose touchant notamment les femmes dans les siècles précédents est devenue un concept obsolète et a disparu des manuels diagnostics au profit de multiples catégories diagnostiques qui éludent la dimension inconsciente et le caractère hystérique des manifestations. Samuel Lepastier examine l’actualité de la notion entre clinique médicale et mythologie, en passant par son évolution historique et les controverses qui s’y attachent. Mais ce qui est essentiel dans ce retour théorique, c’est la focalisation sur la capacité du psychisme à la dissociation, défense couramment observée dans la pratique clinique actuelle (tant en psychanalyse qu’en médecine) et dont l’étude a permis à Freud de fonder sa théorie de l’inconscient. Cet auteur s’appuie, dans sa compréhension des mécanismes hystériques, sur l’hypothèse des marqueurs somatiques (Damasio, 1994) qui relient émotions, mémoire et processus cognitifs.
Maxime De Gélas, Aude Parrent et Ariane Bazan nous apportent, grâce à un design expérimental inédit, la preuve scientifique de l’existence des processus primaires dont Freud a fait un des modes de fonctionnement du psychisme (déterminé par le principe de plaisir et la recherche d’une décharge immédiate) à côté des processus secondaires (en relation avec le principe de réalité et sa fonction inhibitrice). Ces données sont obtenues à l’aide de l’outil de mesure geometrical categorization task (GeoCat) qui prend appui sur la théorie cognitive des catégorisations, en repérant la prédominance des processus primaires dans l’économie psychique d’un individu, dans certaines conditions et notamment dans les cas de psychose. GeoCat ouvre ainsi tout un champ expérimental qui rapproche psychanalyse et sciences.
Notre articulation est complétée par la présentation de deux thèses de doctorat. La première, intitulée Des fantômes dans la voix. Une hypothèse neuropsychanalytique sur la structure de l’inconscient et soutenue par Ariane Bazan à l’université de Lyon, s’intéresse à des groupes de phonèmes qui s’avèrent être des signifiants clés de l’organisation psychique inconsciente du sujet. Le « fantôme » est ici conçu comme « un cas spécial d’imagerie motrice qui émerge quand l’intention de mouvement rencontre une radicale absence d’exécution » ; il fonctionne comme un attracteur de l’énergie psychique dans l’action du sujet. La seconde thèse, soutenue par Angélique Gozlan à l’université Paris 7, porte le titre : Les réseaux sociaux à l’adolescence. Pour une métapsychologie de la virtualescence . Elle part du constat de la confrontation croissante des adolescents avec Internet pour s’intéresser aux effets psychiques et psychopathologiques de la relation aux espaces virtuels. La virtualescence est avancée comme un processus qui rend compte des transformations psychiques engagées par la virtualisation de l’adolescent et sa monstration, en images et en mots, dans l’espace virtuel comme surface visuelle d’inscription de contenus numériques-psychiques.
Enfin, Stéphane Scherrer présente une note de lecture du livre de Mark Solms et Olivier Turnbull Le cerveau et le monde interne . Cet ouvrage plaide pour la construction de ponts entre les deux cultures, psychanalytique et scientifique, tout en élaborant une méthodologie scientifique pouvant servir de base à de futures recherches sur l’esprit.
Dans la perspective de repérer des explorations et des découvertes récentes dans des revues anglophones susceptibles d’alimenter notre articulation, Liviu Poenaru propose une première note de lecture à propos des cognitions des systèmes biologiques (cellules non neuronales) qui sont gouvernés par les mêmes principes de base (stockage, excitabilité, plasticité, modifications dues à l’expérience, traitement de l’information) que ceux applicables aux réseaux neuronaux ; cette réflexion ouvre le débat sur la mémoire corporelle et ses implications dans la dynamique inconsciente du sujet. Sa deuxième note concerne les objections portant sur l’épistémologie de la psychanalyse face à l’idéologie des sciences.

Bonne lecture.

Déclaration de liens d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

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Auteur(s): L. Poenaru, R. Minjard

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