Apollinaire Bouchardat, icône de la diabétologie

Résumé 

Apollinaire Bouchardat (1806-1886) qui était tout à la fois médecin, pharmacien, chimiste et agronome, fit de nombreux travaux dans le domaine du diabète. En dépit de conceptions physiopathologiques erronées, il fit des propositions novatrices pour la prise en charge de cette maladie. Il fut le premier à préconiser l’auto-surveillance fondée sur la glycosurie et à défendre l’éducation du patient.Il fut également le premier à comprendre l’importance du régime hypoglucidique et de l’activité physique dans le traitement du diabète. En réalité, cet esprit brillant eut de nombreux autres centres d’intérêt.

Introduction 

Pharmacien, médecin, biochimiste, hygiéniste, toxicologue, botaniste, agronome, et même vigneron, Apollinaire Bouchardat (Figure 1) n’était pas un personnage banal. La tête dans la science, les pieds bien ancrés dans le terroir bourguignon qui l’a vu naître, et le cœur tourné vers l’humanité, ce savant et chercheur a connu de belles reconnaissances académiques, puisqu’il a été président de l’Académie de Médecine et de l’Académie de Pharmacie, et membre de l’Académie d’Agriculture. Il est passé à la postérité grâce à son « Formulaire Magistral », réédité jusqu’en 1932 – 46 ans après sa mort – et grâce au prix éponyme décerné à partir de 1981 à un jeune chercheur en diabétologie dans le cadre des Journées de Diabétologie de l’Hôtel-Dieu, ce qui en a fait un personnage familier de la diabétologie francophone. À l’échelle internationale, il reste considéré comme l’un des principaux fondateurs de la diabétologie, bien que cette maladie n’ait été qu’une préoccupation parmi beaucoup d’autres pour ce personnage complexe et d’exception.

Les années de formation d’un surdoué 

Apollinaire Bouchardat est né en 1806, à l’Isle-sur-Serein, dans l’Yonne, non loin de Vézelay et de Chablis, dans une famille honorable, grand-père marchand de drap, père tanneur, oncle pharmacien à Avallon. C’est à cet oncle, Alphonse Bouchardat, auquel il sera confié dès l’âge de 8 ans, qu’il doit son goût pour la chimie. Il excellait dans les préparations pharmaceutiques et était très apprécié par son oncle. Cet esprit curieux qui se destinait à la pharmacie, part se former à Paris, à l’âge de 19 ans, accueilli par un ami de son oncle. Désargenté, il occupa un poste d’enseignant pour payer ses études, ce qui le conduira quelques années plus tard à rédiger un manuel d’aide à la préparation au baccalauréat. Travailleur aussi brillant qu’acharné, il fut aussitôt remarqué par ses maîtres. Trois personnages le marquèrent au cours des études.
– Félix-Charles-Louis Cadet de Gassicourt (1789-1861), pharmacien, médecin, chimiste, homme politique et fin lettré, dont l’histoire retiendra son attitude héroïque lors de l’épidémie de choléra de 1832, l’initia aux travaux de laboratoire. De Gassicourt fut particulièrement satisfait de son élève, qu’il recommanda en des termes particulièrement élogieux et prémonitoires : « (Apollinaire Bouchardat) s’est distingué par une aptitude et les preuves d’une sagacité et d’un amour des sciences naturelles qui m’ont donné à penser que ce jeune homme était appelé à occuper, un jour, le rang le plus honorable parmi nos savants ».
– En 1827, après avoir réussi brillamment le concours d’internat de pharmacie tout en menant de front des études de médecine, Apollinaire se retrouva auprès de Louis-Nicolas Vauquelin (1763-1829), pharmacien et chimiste qui décrivit le chrome, le béryllium, la pectine, l’acide malique, et le premier acide aminé, l’asparagine, qu’il avait extrait de l’asperge. Apollinaire fut son dernier collaborateur, et signa avec lui deux articles posthumes, dont l’un portait sur l’état inquiétant des eaux de la Seine, sujet prémonitoire de son intérêt futur pour toutes les questions d’hygiène.
– Après le décès de son maître, il se retrouva chez Léon Rostan (1790-1866), médecin des hôpitaux, grand clinicien, et hygiéniste en première ligne lors de l’épidémie de typhus qui décima l’armée en 1814. Fondateur de l’éphémère théorie de l’organicisme médical, Rostan fut le prédécesseur de Charcot et Vulpian à l’hôpital de la Salpêtrière. C’est à ses côtés qu’Apollinaire soutint, en 1832, une thèse de médecine consacrée au choléra-morbus qui avait fait près de 20 000 victimes dans la région parisienne. La même année, l’infatigable pharmacien, désormais médecin, réussissait le difficile concours de pharmacien des hôpitaux. Ce fort en thème exerça d’abord à l’hôpital Saint-Antoine, puis, à partir de 1834 et jusqu’en 1858, à l’Hôtel-Dieu de Paris, où il occupa le poste de pharmacien en chef. Il y développa des recherches sur la pharmacodynamique et la pharmacotoxicologie, et participa au développement de la biologie médicale et des premières analyses de routine. Il était obsédé par la mise en œuvre d’une démarche analytique et le besoin de quantifier tous les phénomènes. Adepte de l’expérimentation systématique, il fut très intéressé par les nouveaux instruments de mesure [1]. C’est ainsi qu’il fut l’un des premiers à utiliser à des fins médicales le polarimètre, inventé en 1812 par Jean-Baptiste Biot (1774-1862), pour doser le glucose dans l’urine des diabétiques (Figure 2).
Chimiste, hygiéniste et nutritionniste avant la lettre  

L’accession à la carrière universitaire de Bouchardat ne se fit pas sans détours.

– Il échoua par deux fois au professorat en dépit d’une thèse de concours remarquable, présentée en 1838 pour la chaire de chimie et de pharmacie, puis pour la chaire de Thérapeutique. À cette époque où les médecins délaissaient les laboratoires, il s’intéressa aux composants du sang, en distinguant ceux qui étaient immédiats (urée, albumine, fibrine, graisses phosphorées, etc.), les éléments simples (oxygène, fer, carbone, hydrogène), et les composés inorganiques (eau, acide carbonique, carbonates, phosphates). Ces développements furent malheureusement jugés insuffisants par les pharmaciens. En 1839, il postula pour une chaire médicale qui revint à Armand Trousseau. Il retourna dans son laboratoire pour étudier le métabolisme des toxiques (arsenic, mercure) et la décomposition des aliments dans l’organisme. Avec Claude Stanislas Sandras (1806-1856), il fit des investigations chez le chien pour percer le mystère de la décomposition des aliments. Il observa que « dans les organismes vivants s’opère des décompositions qui sont absolument de même nature que celles qui s’exécutent dans le laboratoire du chimiste (…) mais dans les organismes vivants, il s’opère aussi de mystérieuses transformations qui sont complètement en dehors des lois de la chimie ordinaire ».

– C’est finalement sa thèse de concours intitulée « De l’alimentation insuffisante » qui lui permettra de conquérir une chaire d’Hygiène, et d’accéder au professorat de 1853 à 1884. Elle traitait des voies de digestion et d’assimilation des graisses, des protéines et des sucres. Bouchardat concluait que « l’alimentation insuffisante est la cause la plus générale d’un surcroit de mortalité car elle développe la misère physiologique ». Il considérait que l’alimentation était semblable au combustible qui faisait tourner les machines ; la réduire condamnait au froid et conduisait à la mort. « La résistance insuffisante ou irrégulière au froid extérieur est le symbole le plus net de la misère ». Voici le chimiste, devenu un nutritionniste, qui se préoccupe d’hygiène. Du haut de sa chaire professorale et en application des préceptes de son maître Vauquelin, il a beaucoup insisté sur l’importance des sciences physiques et chimiques dans la recherche médicale. Ces « sciences accessoires de la médecine (sont) inséparables d’elle au même titre que l’anatomie ». Et d’ajouter, « la physiologie ne sera jamais de la chimie ou de la physique, mais ces sciences seront pour elle un nouveau scalpel ». À ses yeux, l’hygiène n’était que de la physiologie appliquée, alors que pour d’autres, elle était la clinique de l’homme sain. L’hygiène avait alors le vent en poupe, et Bouchardat tenait à en être l’un des acteurs importants en se consacrant à l’hygiène de l’alimentation dans toutes ses dimensions. C’est ainsi qu’il fit des incursions dans des domaines aussi divers que l’usage des engrais, les propriétés nutritives des tubercules, les maladies de la vigne (il se disait aussi vigneron, et s’occupait d’une parcelle de vignes à Girolles, près d’Avallon), et les végétaux utiles à l’homme. Il proposa des normes analytiques et des contrôles de qualité pour les aliments, notamment les produits laitiers, afin de contenir l’activisme des frelateurs et des fraudeurs. En bon médecin, il s’intéressa aux sciences naturelles et à l’agriculture, avec le souci de la protection et de l’épanouissement de l’homme, en utilisant les armes du pharmacien, fin connaisseur de la chimie et de la physique.

 Les points essentiels 

  • Considéré comme l’un des pères de la diabétologie moderne, Apollinaire Bouchardat fit des propositions pratiques déterminantes, en dépit d’une compréhension erronée du diabète.
  • Interpellé par l’étiologie du diabète, il réfuta les théories hépatiques et nerveuses, préférant la théorie digestive, tout en subodorant le rôle du pancréas.
  • Il fut le premier à proposer une auto-surveillance par la mesure de la glycosurie, qu’il considérait comme un bon reflet de la glycémie.
  • Il institua des règles hygiéno-diététiques comportant systématiquement un régime hypoglucidique tant que persistait une glycosurie.
  • Il a insisté sur les bénéfices thérapeutiques de l’activité physique.

 Un touche-à-tout multicarte

On ne peut que s’étonner de la diversité des centres d’intérêt de Bouchardat, de la botanique à la matière médicale, de la chimie biologique à la thérapeutique, de l’agronomie à l’hygiène. Les observations faites dans toutes ces disciplines par ce travailleur infatigable l’incitèrent à s’écarter des conceptions dogmatiques portées par quelques beaux esprits omniscients, mais très peu expérimentateurs, comme Broussais. Son fil conducteur fut, d’une part, la volonté de quantifier en accord avec sa formation de pharmacien-biologiste et, d’autre part, de comprendre l’origine extrinsèque des maladies en appliquant un regard d’hygiéniste convaincu que « le but de l’hygiène est la conservation et le perfectionnement de la santé ». Avant bien d’autres, il a compris l’importance de l’environnement dans la propagation des infections. Partisan des idées de Louis Pasteur, il milita en faveur de la vaccination, alors combattue par les Académies de Médecine et de Pharmacie qu’il avait présidé toutes deux. Sa réflexion sur l’hygiène était transdisciplinaire et intégrait l’alimentation dans sa globalité, de la production à l’utilisation par l’organisme. Les incursions qu’il fit dans le monde rural furent nombreuses et inattendues de la part d’un pharmacien et d’un médecin. Elles lui valurent d’appartenir à l’Académie d’Agriculture, instance qui fut d’ailleurs la seule à faire son éloge officiel après sa disparition [2]. Il est vrai qu’en bon vigneron, il s’était beaucoup intéressé à la vigne. Il publia des mémoires sur les cépages bourguignons et d’autres régions viticoles, sur la conservation et l’amélioration du vin par le froid, sur les engrais appropriés à la vigne, et sur les parasites de la vigne. Il n’en négligeait pas pour autant la sylviculture ou l’arboriculture, et rédigea bien d’autres notes portant sur les variétés des betteraves sucrières et sur les avantages des plantes amylifères, comme la pomme de terre encore insuffisamment appréciée. Enfin, sa culture médicale l’incita à mettre en garde contre les dangers de l’eau de vie et à dénoncer l’alcoolisme, l’une des maladies « les plus fréquentes de l’esprit et du corps ». Néanmoins, il reconnaissait au vin des vertus nutritives « à cette période fatale de la vie désignée sous le nom de vieillesse caduque… (ou) les aliments solides ne peuvent être convenablement digérés » ; le vin apparaissait alors comme une « ressource suprême ». Dans la même veine, Bouchardat affirmait que le vin « anime » les forces des travailleurs, à condition de ne pas s’adonner aux libations à jeun.

Un auteur prolixe

Il fut un auteur prolixe qui rédigea d’innombrables notes, mais aussi des publications périodiques dans des annuaires, des traités, et même des articles de vulgarisation à l’intention du grand public. Il n’est que de considérer ses principales publications pour s’en convaincre : Annuaire de thérapeutique, de matière médicale, de pharmacie et de toxicologie (contribution annuelle) ; Nouveau Formulaire Magistral , paru en 1853, qui eut 37 rééditions bien au-delà de sa mort – jusqu’en 1932 – sous la direction de son fils Gustave, pharmacien qui s’illustra en obtenant du caoutchouc synthétique, et le gendre de celui-ci, Michel Rathery, professeur de Clinique Thérapeutique à la Faculté de Médecine de Paris ; Eléments de matière médicale et de pharmacie (1839), réédité 46 fois ; Traité d’hygiène publique et privée basée sur l’étiologie (1881).

– Le Nouveau Formulaire Magistral , tout à la fois nouveau Codex et précurseur du dictionnaire Vidal®, témoignait de sa double culture pharmaceutique et médicale, était suivi d’un « Précis sur les eaux minérales naturelles et artificielles », d’un mémorial thérapeutique où il s’est montré très critique à l’encontre de l’homéopathie « qui s’est avilie par les jongleurs de charlatans et par sa posologie en millionième de grains… », considérant que les homéopathes « n’emploient des remèdes que pour tromper le public ». Le même ouvrage indiquait les secours à donner aux noyés et aux asphyxiés, et comportait « l’histoire de plusieurs médicaments modernes », tels que l’iodoforme, le chloroforme, la strychnine, la morphine, la phloridzine ou la cynisine… Il avoua avoir rédigé cet ouvrage dans le but de « contribuer autant qu’il est en moi à extirper cette lèpre des remèdes qui déshonore et qui ruine l’art de guérir » [3].

– Reste à mentionner un livre essentiel de 336 pages de texte et 214 pages de notes et documents, qui rassemblait son expérience thérapeutique et les résultats d’observation accumulés depuis près de 40 ans, intitulé « De la glycosurie ou diabète sucré. Son traitement hygiénique », paru en 1875, et réédité en 1883 (Figure 3). C’est lui qui retient plus évidemment l’attention dans une revue consacrée à la médecine des maladies métaboliques [4].

Une prise en charge innovante du diabète en dépit d’une conception erronée Confronté quotidiennement à la mesure de la glycosurie en tant que pharmacien-chimiste, passionné par l’étiologie des maladies, Bouchardat, ne pouvait manquer d’être interpellé par le diabète, cette maladie encore bien mystérieuse dont « la durée moyenne est de 2 à 3 ans, mais cela n’est en aucune façon exact pour les glycosuries bien dirigées ». Il publia, dès 1838, de nombreuses notes qu’il rassembla en un corpus paru en 1875, et réédité et révisé 1885, intitulé « De la glycosurie ou diabète sucré. Son traitement hygiénique » [4,6].

• De l’importance de la glycosurie, reflet de la glycémie

En chimiste averti, Bouchardat consacra plusieurs travaux à la glycosurie, phénomène dont il estimait qu’il se confondait avec le diabète. Dès 1838, il observa que « toutes les fois qu’il reste dans le sang un excès de glycose, ce principe immédiat apparait dans les urines ». Il démontra, à l’aide d’injections intraveineuses, l’existence d’un seuil de passage du glucose sanguin dans l’urine. Dès lors, il considéra que la glycosurie était le marqueur du diabète « vrai », renseignant sur le taux de glucose sanguin qui, provenant de la formation de glucose dans l’intestin à partir de la « fécule », n’était pas pathologique en soi, contrairement à son passage dans l’urine. Il s’est également intéressé à la glycémie, et a montré les variations de celle-ci en fonction des repas, et souligné l’importance de la déterminer à un horaire fixe. Toutefois, la détermination de la glycosurie plus simple et plus rapide que celle de la glycémie s’avérait suffisante à diagnostiquer le diabète et, de plus, à affirmer la sévérité du diabète.

• Promoteur de l’auto-surveillance de la glycosurie

La mesure de la glycosurie se faisait par des réactions colorées, dont l’évaluation objective était hasardeuse. Après avoir tenté d’affiner les techniques disponibles afin qu’elles gagnent en précision, Bouchardat développa une méthode polarimétrique qui devint la méthode de référence. L’amélioration du polarimètre de Biot par la mise au point d’un saccharimètre, puis d’un « diabétomètre », permit une surveillance régulière de l’état du diabète. La simplification de la mesure de la glycosurie le conduisit à concrétiser l’inenvisageable : faire participer le patient éduqué à la surveillance de sa maladie. « Cet essai de tous les jours est pour la glycosurie, comme la boussole qui dirige le navigateur sur des terres inconnues. Pour faire cet essai quelques minutes suffisent ; il faut montrer au malade comment il peut l’exécuter pour qu’il le fasse lui-même sans aucune aide ». Bouchardat a eu la prescience de l’auto-surveillance et de l’éducation du patient.

• Une bonne description clinique du diabète et de certaines complications

En bon clinicien, Bouchardat fut l’un des premiers à décrire clairement les symptômes cardinaux du diabète et le dépérissement qui marquait rapidement, dans certains cas, l’évolution de cette maladie. Il a également rapporté des associations nouvelles entre la glycosurie et des anomalies visuelles (cataracte, atrophie rétinienne), des troubles cardiovasculaires, des lésions bucco-dentaires, la gangrène, l’impuissance, une fécondité diminuée, et des infections plus fréquentes.

• En quête de l’étiologie du diabète

Les causes du diabète envisagées alors étaient assez pittoresques. Il y avait les tenants de la théorie digestive, de la théorie alimentaire, comme François Magendie, de la théorie pulmonaire par excès de combustion des sucres dans les poumons, défendue par Claude Bernard, avant qu’il ne décrive la fonction glycogénique du foie, ce qui l’amena à élaborer une « théorie hépatique ou de la théorie nerveuse » qui eut également quelques adeptes.

Pour Bouchardat, c’est la théorie digestive qui paraissait la plus proche de la réalité, bien qu’il ait également envisagé une origine héréditaire. Il se plaçait dans la continuité des théories de l’écossais John Rollo (1750-1809) qui avait affirmé que le diabète avait une cause gastrique, raison pour laquelle il avait proposé un traitement par un régime quasi-exclusivement composé de viande rance, qui fut couronné de succès chez… deux patients ! Incapable d’isoler une substance spécifique dans le suc gastrique des diabétiques, Bouchardat expliqua la glycosurie par l’existence d’une diastase gastrique pathologique responsable d’une transformation trop rapide et trop précoce de l’amidon en « glycose ». Après 1842, il impliqua timidement le pancréas dans l’étiologie du diabète : les ferments auraient une activité exagérée qui favoriserait l’hyperglycémie en cas d’ingestion importante d’« aliments glycogéniques ». Il fut néanmoins la premier à attirer l’attention sur cet organe, contrairement à Claude Bernard qui était un fervent partisan de l’origine hépatique et nerveuse de la glycosurie. En 1846, Bouchardat conjurait « les praticiens qui verraient… (des diabétiques)… à ne pas perdre de vue le pancréas qui joue le rôle principal dans la digestion des féculents ». Par la suite, il s’essaya à la pancréatectomie chez le chien, mais les animaux mourraient trop rapidement pour pouvoir en tirer des conclusions intéressantes.

Attaché davantage aux traitements pratiques qu’aux grandes théories, Bouchardat proposa de supprimer de l’alimentation « toute espèce de matière féculente et sucrée », sans se prononcer plus avant sur l’étio-pathogénie du diabète. Bouchardat n’a pas adhéré à la théorie hépatique du glucose émise par Claude Bernard après 1853, allant jusqu’à écrire à la fin de sa vie qu’aucune expérience n’avait démontré que le foie jouait un rôle prédominant dans la production de la « glycose ». Néanmoins, il tenta de concilier sa vision digestive du diabète avec celle de Claude Bernard, en postulant que c’est la diastase pancréatique absorbée dans l’intestin qui favorisait la conversion du glycogène hépatique en glucose. Ces mécanismes, en accord avec l’idée que l’alimentation jouait un rôle capital dans l’étiologie du diabète, étayaient l’approche diététique du traitement du diabète, le régime excluant les aliments amylacés et le sucre étant le remède radical du diabète. Bouchardat s’approcha du concept d’équilibre glycémique, avant que les acteurs de la régulation glucosée fussent connus, en affirmant que « dans le véritable diabète sucré (glycosurie permanente), l’excès de production se conjugue avec l’insuffisance de destruction ».

• Le régime, traitement radical du diabète

Ayant établi que la glycosurie était le reflet de la glycémie qui, elle-même, dépendait de l’absorption et de la combustion des aliments, convaincu que le diabète n’était pas une maladie fatale et fort de ses convictions hygiénistes, Bouchardat fut le premier à prescrire systématiquement un traitement hygiéno-diététique associant des règles de vie, une activité physique et un régime, à une époque où certains, comme Piorry, prétendaient qu’il fallait apporter davantage de sucre pour combattre le dépérissement induit par le diabète et compenser le sucre éliminé dans l’urine, et que d’autres, comme Schiff, proposaient d’ingérer des substances saccharigènes pour saturer le ferment pathologique produisant le sucre ou, comme Cantani, de remplacer le sucre par l’acide lactique. Pour Bouchardat, le régime devait être d’autant plus sévère que la glycosurie était plus importante car, en mangeant le moins possible, en étant sobre et en choisissant des aliments ne contenant pas de glucose, il était possible de faire disparaitre la glycosurie. Le régime ne devait pas dégoûter le patient, contrairement à ce que conseillait John Rollo, mais, au contraire, soutenir l’appétit par sa variété. Les aliments qui contenaient du sucre ou qui étaient transformés en « glycose » devaient être écartés tant que persistait la glycosurie : sucre, fruits frais, secs ou appertisés, pain à l’exception du pain au gluten ou au son, féculents, riz, maïs, et « confitures de toutes espèces ». Les produits carnés (sauf le foie), les poissons, les œufs, la crème, le beurre, et les légumes verts, « feuilles et herbes » servis de préférence crus en salade, étaient autorisés et devaient éviter « l’anorexie ». Le lait était également à éviter en raison de sa teneur élevée en « lactine » (lactose). Bouchardat souligna qu’il n’y avait pas de règle absolue en matière de régime, car « chaque glycosurique a son équation personnelle qu’il importe de connaître et de régler »…. Le vin occupait une place singulière dans le régime conçu par celui qui n’oublia jamais qu’il était aussi un vigneron bourguignon, au point de recommander la consommation de « 1 à 2 litres par 24 h pour les hommes, de préférence de Bordeaux ou de Bourgogne, de bons crus et de bonne année, ayant au moins 4 ans » ! Pour Bouchardat, le bien-fondé de ce régime qui s’accompagnait d’une perte de poids conséquente chez les obèses a été confirmé par la quasi-disparition de la glycosurie durant la famine endurée lors du siège de Paris en 1870. L’hygiéniste chantre de la modération n’a pas manqué d’assortir la prescription diététique de conseils d’hygiène : manger deux fois par jour lentement en mastiquant longuement, éviter la sieste, faire une promenade en se levant de table, se coucher très à distance des repas [7]…

• Les vertus de l’exercice physique

Une prévalence du diabète plus élevée dans les classes sociales aisées que chez les travailleurs manuels, et la réduction de la glycosurie chez les paysans pendant les travaux des champs ou chez les femmes faisant activement du ménage, amenèrent Bouchardat à prendre conscience de l’effet bénéfique de l’activité physique sur la régulation de la glycémie. En conséquence, il proposa d’associer « l’exercice forcé » au régime pour optimiser le traitement, et préconisa la pratique de la marche jusqu’à « obtenir une bonne sueur de tout le corps ». Cet effort (à tous les sens du terme) permettait d’aménager le régime – pour autant qu’il entraînait une réduction de la glycosurie – en autorisant la consommation compensatoire de pain, vérifiant l’adage « gagner son pain à la sueur de son front ». Là encore, Bouchardat fit œuvre de prescripteur original à une époque où il était recommandé au malade de se reposer.

• Les médicaments, une « potion » congrue

Bouchardat dédaignait les saignées et les médications révulsives (vésicatoires) à la mode, et n’envisagea les médicaments que comme un traitement d’appoint. Il voyait un avantage aux « médications alcalines : eau de chaux, la magnésie ou le carbonate d’ammoniaque » et aux eaux de Vichy ou de Vals qui parvenaient, dans certains cas, à diminuer la glycosurie. Il fut également adepte du vin de quinquina pour sa capacité à « relever les forces des diabétiques », et trouvait de l’utilité au vin, au thé et au café. Face à cette pauvreté de moyens, il regrettait de ne pouvoir disposer d’un agent qui s’opposerait « à la transformation glycosique des aliments dans l’estomac ».

Un homme humble et bon
En dépit d’un parcours académique et universitaire remarquable, Apolinaire Bouchardat fut un personnage de conviction à l’abord bonhomme. Il fut terrien à Paris, et traça un chemin original, fidèle à ses convictions, loin des coteries à la mode. Résolument républicain et démocrate sous un IIIe Empire qui ne l’était guère, il a prodigué ses soins aux indigents comme aux autres, même après avoir quitté ses fonctions hospitalières pour occuper la chaire d’Hygiène. Le chercheur, le savant, le pharmacien et le médecin, était aussi un homme humble et bon qui ne souhaita pas d’éloge de la part de ses confrères académiciens. Il fut aussi pédagogue par l’exemple, et ce n’est pas un hasard si son fils Gustave, professeur à la faculté de pharmacie, poursuivit une carrière remarquable de chimiste qui lui permit, notamment, de synthétiser le caoutchouc [7].

Conclusion
Contrairement à ce qu’affirmait avec enthousiasme Elliot P. Joslin qui était venu se recueillir sur sa modeste tombe au cimetière du Père Lachaise, Apollinaire Bouchardat ne s’est pas consacré corps et âme et tout au long de sa vie à l’étude du diabète [8]. Ce ne fut que l’un de ses centres d’intérêts, parmi tant d’autres… En dépit de conceptions physiopathologiques erronées, il a su conjuguer son expertise de biochimiste, d’hygiéniste et de médecin pour développer des préceptes novateurs dans la prise en charge de cette maladie, dont certains restent d’actualité. Il en est ainsi de l’auto-surveillance préconisée après une formation, à une époque où les médecins reléguaient leurs patients dans la soumission et la passivité, de la prescription systématique d’un régime pauvre en glucides et de la promotion de l’exercice physique pour contrôler la glycosurie, dont il avait montré qu’elle était le témoin fidèle de la glycémie. Il est toujours vrai, à quelques nuances près, que « chez les diabétiques saturés la diminution des féculents, le gymnase, la sobriété, suffisaient pour ramener tout dans l’ordre ». On ne peut que pardonner à Bouchardat d’avoir confondu le symptôme – la glycosurie – avec la maladie, de s’être focalisé sur la théorie digestive du diabète, et de n’avoir compris ni le rôle du pancréas – même s’il l’avait envisagé –, ni l’hétérogénéité des diabètes, comme le fera son contemporain Étienne Lancereaux (1829-1910) [9]. Homme de bonne volonté, humaniste n’ayant pas hésité à aller au-devant du grand public en donnant des conférences de vulgarisation, préoccupé autant par le maintien de la bonne santé que par la gestion pragmatique des maladies, Bouchardat a bien mérité de passer à la postérité. Pour les professionnels du diabète, il reste l’exemple d’un thérapeute ayant compris le rôle du style de vie et l’implication des patients dans la gestion du diabète. Pour tout un chacun, il est l’archétype du médecin-chercheur préoccupé du bien-être et de la bonne santé des hommes. Il ne reste qu’à conclure en citant Elliot P. Joslin qui écrivait dans une lettre « Puisse son esprit connaître la gratitude des millions de diabétiques dont il prolongea et rendit supportable la vie et à qui il donna encore courage et espoir » [10]. Il était parvenu à faire mentir l’opinion de William Proust (1785-1850), diabétologue anglais qui affirmait que « le diabète est une maladie incurable et toujours mortelle » et, en cela, a bien mérité la postérité avec une couverture de Diabetologia et l’apposition d’une plaque sur sa maison natale, en 1994, à l’initiative de l’European Association for the Study of Diabetes (EASD) [11].

Vous venez de lire l’article Mais qui était vraiment Apollinaire Bouchardat, icône de la diabétologie ? dans la revue Médecine des maladies Métaboliques

Auteur
Références
Déclaration d’intérêt
L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt en lien avec cet article.
© 2017, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés

Laissez un message