Tout le monde peut s’autoproclamer nutritionniste… qui l’est vraiment ?

Notre revue, Médecine des maladies Métaboliques, a choisi de s’intéresser, dès l’origine, à toutes les maladies métaboliques, et pas seulement aux diabètes. Ceci justifie le titre de notre revue. Certes, le diabète occupe, aujourd’hui, une place majeure, voire la place principale, parmi les maladies non transmissibles identifiées comme le nouvel enjeu santé du 21e siècle. Mais tout ce qui a trait à l’alimentation humaine est désormais au cœur des préoccupations des nouvelles générations, une place quotidienne dans tous les médias. Certes, la faim dans le monde est à nouveau un sujet d’actualité dans beaucoup de pays émergents qui commençaient à s’éloigner de ce drame, conséquence de conflits armés surtout et, plus durablement, de la conjonction de démographies galopantes et irresponsables de plusieurs pays (refus de planning familial, contraception, voire incitation aux familles très nombreuses) et d’une production agricole largement insuffisante pour ses productions vivrières ou tournée vers l’exportation. Ainsi, l’Égypte est passée de 20 millions d’habitants en 1952, à 41 millions en 1977, à 85 millions en 2011, et dépasse déjà 92 millions aujourd’hui, soit la croissance record de 2,2 % par an, en regard d’une surface cultivable notablement insuffisante [1].

Mais, dans les pays plus riches, parfaitement auto-suffisants, souvent exportateurs, où l’agriculture et l’élevage sont performants et très encadrés, les nouvelles générations sont très préoccupées par la qualité de ce qu’elles consomment. Manger sain, favoriser les produits dits « bio », les productions de proximité, les circuits courts et, surtout, inquiétude de tout ce qu’elle risquerait de consommer, ou pire, de faire ingérer à ses enfants, sans compter le courant « végan » grandissant, compréhensible peut-être, mais tout cela tourne à l’obsession, à la phobie, à la peur de tout. Et le principe de précaution fait son œuvre. Ceci est largement entretenu – ou manipulé – pour des raisons idéologiques ou mercantiles par de pseudo-nutritionnistes ou des officines commerciales. Car, dans cet unique domaine médical, tout le monde s’autoproclame compétent, donc « nutritionniste », et s’auto-attribue des connaissances reposant, en général, sur de maigres savoirs ou des croyances, voire des manipulations coupables. Des chaines de radio et de télévision alimentent la peur en lançant des alertes, fondées ou non, qu’importe ! Elles ouvrent micros et caméras à de supposés experts dont la formation n’est jamais vérifiée. Des journalistes très médiatiques spécialisés dans le « noble » métier de « lanceurs d’alertes » en tous genres, de la sphère politique aux vaccins, aux statines et, surtout, à la nutrition, s’appuyant sur des « experts » d’autant plus choisis qu’ils seront polémiques, feront le « buzz », de l’audience, de préférence sans contradicteur. Lanceurs d’alertes, ou journalisme anxiogène, alarmiste ? Peu leur importe, pour eux tout est éphémère. Les conséquences à long terme ne les concernent guère. Il leur faut un sujet chaque semaine. Un clou chasse l’autre. À vous, en consultation, de faire avec les idées répandues et les dégâts collatéraux. Et puisque la nutrition est un terme totalement et injustement galvaudé, souvent usurpé, chacun peut s’en réclamer et peut intervenir régulièrement à ce propos, y compris sur des chaines publiques d’état, sans le moindre risque vis-à-vis d’un ordre professionnel1 [2]. Imagine-t-on sur ces mêmes médias des cancérologues, des neurologues, des gynécologues « non professionnels », auto-proclamés ? Le métier de diététicien et celui de médecin nutritionniste sont pourtant règlementés. Celui de diététicien, relève d’un diplôme d’État, tel qu’un Brevet de technicien supérieur (BTS) ou un Diplôme universitaire de technologie (DUT), et il est clairement règlementé2. Le qualificatif de nutritionniste peut, ou semble pouvoir, à l’inverse, être impunément revendiqué, affiché par n’importe quelle personne. Il devrait être réservé, en principe, à un médecin longuement formé3. Rien de nouveau, puisque ce débat n’est pas nouveau. Dès la fin du 19e et le début du 20e siècle, aux États-Unis, ce sujet faisait débat [3]. Le qualificatif de nutritionniste est souvent perçu comme plus « professionnel » que celui de diététicien ! Et pendant ce temps, la crainte grandit, on s’inquiète à tort ou à raison, à propos de tout ce qu’on ingère, le bon comme le néfaste, à un moment où l’industrie agroalimentaire est plus surveillée que jamais. En vrac, organismes génétiquement modifiés (OGM), pesticides, perturbateurs endocriniens, hormones, métaux lourds, gluten, blé, lait, pain, édulcorants intenses, sucre (sauf s’il est roux !), tout y passe, tout ce qui « traverse » notre corps est suspecté d’être un poison sournois, déguisé, qui nous nuit. Des mots en eux-mêmes sont chargés de dangers, OGM d’abord, et plus récemment, perturbateurs endocriniens ! Ne demandez pas à ces personnes ce que cela signifie, la plupart ne disposent pas du moindre bagage scientifique et n’ont pas la moindre maîtrise des concepts qu’ils manient. Mais les crises alimentaires ont un statut particulier qui tient à ce que l’alimentation n’est pas une consommation comme les autres. D’abord parce que, comme le rappelle Claude Fischler [4], « nous avons un rapport très intime avec l’aliment : nous le faisons pénétrer dans notre corps ». Et « l’idée selon laquelle on est ce qu’on mange est apparemment universelle. » Cette idée, qu’il nomme le « principe d’incorporation », procède des deux lois de la pensée magique identifiées par les pères fondateurs de l’anthropologie, la contagion (« once in contact, always in contact ») et la similitude (« l’image égale l’objet »). Et Claude Fischler de poursuivre « On a cru longtemps que cette forme de pensée ne concernait que la pensée primitive mais on sait maintenant, grâce à la psychologie sociale, que cette dimension psychique existe chez chacun de nous, même si nous sommes parfaitement capables de la surmonter, on s’approprie volontiers un objet appartenant à quelqu’un qu’on aime et vice versa (…) Dans l’incorporation, il y a le télescopage de ces deux éléments: contagion et similitude. ». En somme, « les français ont peur » [4-6], et les questions de sécurité alimentaire ont aujourd’hui atteints le premier plan, y compris le champ des débats électoraux ! Exagération, dérive, manipulations, médiatisation à outrance, des « marchands de peur » sûrement. Cependant, nombre de ces questions méritent d’être posées.

 


  • Quoi qu’il en soit, nous devons répondre, même aux plus incongrues. Je tiens à affirmer en premier lieu qu’il est temps de reconquérir l’espace médiatique perdu au fil des années dans un climat de méfiance et de dénigrement. Mais qui doit répondre ? Les bonnes personnes, les authentiques experts ? Malheureusement, le qualificatif d’expert n’est plus synonyme de sérieux, rigoureux, compétent. Pour les médias, et donc pour le grand public : Expert = liens d’intérêts = lobbys = suspect = à éviter, fuir, voire à stigmatiser. Ils se tournent alors vers des imposteurs, des vendeurs d’illusion (et de produits coûteux), souvent générateurs d’anxiété et de dépendance. Mais pourtant, ces « vrais experts » existent, ils sont identifiés et leur honorabilité ne fait aucun doute. Puisque ces questions sont aujourd’hui au centre des préoccupations de vos patients et entourages, nous nous devions de renforcer les thématiques autour de la « nutrition ». L’examen des statistiques de consultation des articles parus dans Médecine des maladies Métaboliques nous a appris que ces sujets vous intéressent plus encore que nous l’imaginions.
  • C’est pourquoi, maintenant que Jean-Louis Schlienger (Photo 1) a décidé, au bout de 10 années, de mettre un terme à sa contribution régulière et considérable à notre journal, dont il a été un des rédacteurs en chef les plus prolixes, la chance nous est offerte que lui succède Jean-Michel Lecerf (Photo 2), un autre authentique nutritionniste, exerçant à l’Institut Pasteur de Lille, qu’il est inutile de vous présenter. Qu’il soit le bienvenu et fasse en sorte de répondre à votre avidité croissante de connaissance sur les sujets relevant de la nutrition. Il s’agit, en effet, d’une véritable spécialité universitaire, bien plus exigeante et précise que le qualificatif de « nutritionniste » galvaudé par des personnes sans formation – ou très courte – et souvent non encadrée.
  • Dans ce numéro 4 (2017) de Médecine des maladies Métaboliques, le dernier dossier thématique concocté par Jean- Louis Schlienger porte sur les « dangers alimentaires » ou « manger la peur au ventre », un sujet sur lequel nous ne manquerons pas de revenir, tant il occupe de place, relevant de plusieursc dimensions, scientifiques au sens « biologique», mais aussi, et peut-être plus encore, sociologique, psychologique, politique, sociétale, économique, émotionnelle, culturelle. Un sujet inépuisable.
  • Merci encore Jean-Louis pour ces innombrables et remarquables contributions, et bienvenue à Jean-Michel.

 

Déclaration d’intérêt

Serge Halimi déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt  avec cet article, en particulier aucun avec l’industrie agroalimentaire.


Notes

1 « Le terme nutritionniste ne doit pas être employé seul, il faut lui accoler le métier exact » explique la Société française de Nutrition (SFN). Il peut ainsi être utilisé par toute personne (médecin, diététicien, ingénieur) ayant une formation en nutrition. Le véritable nutritionniste est un médecin ayant validé un Diplôme d’études spécialisées complémentaires (DESC), voire un Diplôme d’Université (DU) de Nutrition.

2 Diététicien. Art. L. 4371-2 du Code de la Santé Publique (Loi N° 2007-127 du 30 janvier 2007) : Seules peuvent exercer la profession de diététicien et porter le titre de diététicien, accompagné ou non d’un qualificatif, les personnes titulaires du diplôme d’Etat mentionné à l’article L. 4371-3 ou titulaires de l’autorisation prévue à l’article L. 4371-4. De plus, il est précisé que l’exercice illégal de la profession de diététicien est puni de même que l’usurpation du titre Art. L 4372-2 ainsi que l’usage sans droit de la qualité de diététicien est puni comme le délit d’usurpation de titre prévu à l’article 433-17 du Code pénal.

3 Le nutritionniste est un médecin qui a suivi une formation de base pendant 8 ans, qu’il s’agisse d’endocrinologie, de pédiatrie, de médecine générale, ou de gastro-entérologie. Lors de son parcours, il se spécialise ensuite en nutrition à l’université, avant de pouvoir exercer.


Références
Auteur

Médecine des maladies Métaboliques – Juin 2017 – Vol. 11 – N°4

© 2017 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Vous venez de lire l’éditorial du numéro de juin 2017 de la revue Médecine des maladies métaboliques

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