Quelle politique de santé pour les mineurs trans ?

La santé des mineurs trans, c’est-à-dire des enfants et adolescents qui ne se sentent pas appartenir au sexe assigné à la naissance, reste un angle mort des politiques de santé nationales. La littérature portant sur les transidentités permet de mieux connaître cette population et esquisse ce qu’il est envisageable de réaliser dans le cadre des parcours scolaires de ces jeunes, afin d’améliorer leur participation scolaire et veiller à leur santé globale.

Mots clés – école ; genre ; mineur ; psychiatrie ; politique de santé ; transidentité

Which health policy for transgender minors ? The health of transgender minors, children and adolescents who do not feel as if they belong to the gender assigned to them at birth, remains a blind spot in French national health policies. Literature focusing on trans identities provides better understanding of this population and hints at what could be done in the framework of the schooling of these young people in order to improve their participation in school and monitor their overall health.

Mots clés – école ; genre ; mineur ; psychiatrie ; politique de santé ; transidentité

Keywords – gender; health policy; minor; psychiatry; school; trans identity

© 2017 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés

Arnaud Alessandrin : Sociologue, cofondateur de l’Observatoire des transidentités (ODT) Université de Bordeaux, Centre Émile Durkheim, Sciences Po Bordeaux, 11, allée Ausone, 33607 Pessac cedex, France

Le 28 décembre 2014, Leelah Alcorn, adolescente trans américaine, se donnait mort de n’être pas parvenue à vivre dans son genre. Sa famille, réfractaire à l’idée d’avoir une enfant trans, s’était opposée à toute prise de traitement hormonal. Avant de se suicider, Leelah publia sur son blog Tumblr une lettre d’adieu qui fit rapidement le tour des médias. Cette affaire dramatique n’est malheureusement pas un cas isolé. Différentes propositions françaises et internationales en la matière servent d’appui afin de promouvoir, à l’encontre des propositions hospitalières nationales, une réelle politique inclusive et compréhensive à l’égard des mineurs trans.

Mineurs trans : quelques particularités

Nous aurions spontanément tendance à associer les transidentités à l’âge adulte. Même si les questions ne sont pas identiques, l’expérience transidentitaire peut apparaître à tous les âges. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5®) [1] propose en ce sens une classification différente en fonction des âges (302.6 pour les troubles de l’identité [dysphorie] de genre chez les enfants, et 302.85 pour les troubles de l’identité de genre chez les adolescents et les adultes). De même, la Classification internationale des maladies (CIM-10 ; F64.2 [2]) reconnaît ce qui est nommé comme un « trouble de l’identité de genre chez l’enfant ». Mais cette reconnaissance ne fait pas l’unanimité [3]. Entre volonté de dépsychiatriser les parcours trans, c’est-à-dire également les parcours de santé et les identités de genre des mineurs trans [4], et la volonté de prise en charge étatique ou psychiatrique [5], les questions relatives aux mineurs trans restent actuellement au cœur d’un vaste débat [6].

Hypothèse acceptante versus hypothèse normalisante

Dans cette controverse, nous pouvons distinguer deux grandes approches.
La première fait l’hypothèse qu’un suivi psychiatrique et/ ou psychologique parviendra à diminuer les risques d’ostracismes dont sont victimes les enfants trans, ainsi qu’à “prévenir” les cas de “transsexualisme” [7]. Dans cette perspective, il n’est pas question d’hormonothérapies mais de suivi psychiatrique pouvant, selon les cliniques, plus ou moins inclure les parents dans le processus du suivi. Mais cette acception est fortement critiquée pour sa dimension normalisante, ou pour sa dimension correctrice des identités de genre alternatives qui pourraient apparaître à l’enfance [8].

Une autre thérapeutique, dite “acceptante” [9], vient alors s’opposer à la première et suggère, à l’inverse, que les identités de genre trans ne sont pas des pathologies (dans le cas des enfants comme dans le cas des adultes d’ailleurs). Dans cette perspective, des propositions de suivis hormonaux sont par exemple formulées [10] et de nettes améliorations en termes de mieux-être psychologique [11] ou de participation scolaire par exemple [12] se font alors sentir. Cette opposition montre à nouveau les difficultés qu’il y a à dessaisir la question trans des cadres de la maladie mentale [13].

Protocoles psychiatriques français et suivi

La Société française d’étude et de prise en charge du transsexualisme (Sofect) est une association des praticiens nationaux français, exerçant dans les hôpitaux publics à destination des personnes trans (Paris, Marseille, Bordeaux, Lyon). Depuis peu, ces praticiens accueillent des personnes trans mineures en consultation. Sur leur site, ils affirment : « Les pédopsychiatres reçoivent de tels enfants en consultation dès l’âge d’un an ; les garçons plus tôt et en plus grand nombre que les filles, car la tolérance aux comportements masculins chez une fille est plus grande que la tolérance aux comportements féminins chez un garçon. L’expérience acquise par les pédopsychiatres peut contribuer à comprendre le parcours transsexuel ». La Sofect n’ignore pas les avancées étrangères en la matière. Concernant la prise de bloquants hormonaux avant l’âge de 18 ans, elle souligne : « Cette thérapie a le grand avantage d’épargner souffrance et dépression à l’adolescent et de ne pas laisser se développer des caractères sexués secondaires qui seront ensuite difficiles à éradiquer » [14].

Toutefois , les premiers témoignages recueillis tendent à accréditer l’idée que la Sofect a privilégié l’hypothèse normalisante pour suivre les enfants trans, mais également que certains chirurgiens de cette même association tentent de faire évoluer le programme à destination des mineurs trans et s’interrogent sur les bienfaits des bloquants hormonaux. À l’image du suivi chez les adultes trans, le diagnostic est ici central et nécessaire à l’accompagnement dans un processus de transition et participe pleinement d’une sélection des candidats à la transition.

Conclusion

La question du suivi des enfants trans reste donc, en France tout du moins, en délibéré. Pourtant, de nombreuses autres pistes pourraient être conseillées afin d’accompagner ces mineurs [15].
En prenant exemple sur les modèles étrangers [16,17], l’orientation vers des associations d’auto-support, à destination des enfants comme des parents, peut être conseillée. En concertation avec l’équipe pédagogique, et notamment l’infirmière scolaire et la/le professeur(e) principal(e), le suivi des élèves trans n’en apparaît que meilleur.
Une deuxième piste est soulevée par le collectif SVT Égalité [18], qui propose également de s’appuyer sur les cours de Sciences de la vie et de la terre (SVT), par exemple en classe de première où la notion de genre est enseignée, afin de lutter contre les écueils qui pourraient apparaître au sein même de la classe, cette proposition pouvant s’élargir à d’autres matières, comme à l’enseignement de la citoyenneté. Certains établissements profitent aussi des semaines de lutte contre les discriminations pour évoquer ce sujet et ainsi sensibiliser les élèves. La journée du 18 mai (Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie) semble ici tout appropriée. La lutte contre l’ensemble des discriminations (dont la transphobie depuis un texte de juillet 2012 [19]) pourrait alors être rappelée.
Une troisième voie consiste à mobiliser les chargé(e)s de mission égalité filles-garçons des rectorats. Par exemple, le rectorat de Bordeaux met à disposition des supports vidéo et écrits afi n de lutter contre le sexisme et les discriminations, permettant ainsi d’amener la problématique transidentitaire. Enfin, des formations peuvent être proposées aux personnels des établissements, par des personnes habilitées et maîtrisant le sujet, afin de permettre un meilleur accompagnement administratif et humain des personnes concernées. Depuis la loi n° 2016-1547 de novembre 2016, seules les personnes trans majeures ou émancipées peuvent changer d’état civil (et cela, sans modifications corporelles irréversibles) [20]. La gestion administrative des dossiers scolaires, et notamment la question du prénom de l’élève, continuera donc à se poser, au détriment des élèves concernés, violentés à chaque interpellation par un genre qu’ils rejettent [21].

Déclaration de liens d’intérêts

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

Vous venez de lire un article de La revue de santé scolaire & universitaire

Laissez un message