Le temps de l’enfant, un dossier de la revue MPE

Cet article de la revue Métiers de la petite enfance est un entretien avec Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne et psychothérapeute, dans le numéro d’avril 2018 dont le dossier est : le temps de l’enfant.

Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne et psychothérapeute. © DR

entretien

« Donner du temps à l’enfant, voilà le plus beau des cadeaux »

Jeanne Siaud-Facchin est psychologue clinicienne et psychothérapeute. Dans son cabinet, elle reçoit de nombreux parents soumis à une injonction de réussite et à une pression importante vis-à-vis de l’éducation de leurs enfants. Il est intéressant de comprendre comment ces mécanismes prennent leurs racines dès le plus jeune âge et perdurent, voire se renforcent, à partir de l’entrée à l’école. Pour enfin, “lâcher la pression” et accepter d’être imparfait… Entretien.

© 2018 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés

Métiers de la petite enfance. Dans le cadre de vos consultations, vous rencontrez un grand nombre de parents témoignant de la forte pression qu’ils ressentent, au quotidien, vis-à-vis de l’éducation de leurs enfants. Vivons-nous dans une société perfectionniste ?

Jeanne Siaud-Facchin. Notre monde actuel génère chez les parents des inquiétudes sur le devenir de leur progéniture. Ils portent souvent des croyances fortes, telles que « La vie est dure », « Le monde est complexe » et « Tout va devenir de plus en plus difficile », qui amènent une vraie préoccupation parentale autour de ce qui est nécessaire à un enfant pour réussir sa vie. Pour pallier ces angoisses, on “gave” ces parents de connaissances, compétences, savoirs, savoir-faire, comme si cela pouvait les prémunir des dangers du monde de demain et rendre leur enfant heureux. Or, c’est une illusion !
J’ai une vraie tendresse pour eux car, dans ces circonstances, il est très douloureux d’être parents aujourd’hui. Ils sont confrontés à de vrais défis dans le rôle qui leur incombe et sont soumis à une injonction de réussite de la société. Par ailleurs, le monde des “psy” est devenu omniprésent avec des discours parfois contradictoires. Ils sont perdus et ne savent plus quelle est la ligne à suivre. De plus, l’enfant est désormais placé au centre de la société avec des guides se multipliant pour leur dire comment élever leur enfant et le rendre heureux, chacun donnant des lignes directrices différentes. Tous les parents arrivent en consultation avec un seul objectif, légitime : le bonheur de leur enfant. Mais finalement, ils n’ont pas réellement d’idées de ce que représente le bonheur de l’enfant. Ils sont tellement soumis à cette pression qu’ils font souvent l’inverse de ce qu’il faudrait faire… Ils ne sont pas en cause, étant eux-mêmes sous influence. Mais cela devient problématique quand on sait que le meilleur élément prédictif de l’équilibre psychologique de l’enfant, du point de vue des cliniciens, est le plaisir à vivre avec ses parents.

MPE. Comment accepter de ne pas être parfait dans l’éducation des enfants ? La réussite de l’enfant est-elle le corollaire de celle du “bon” parent ?

JSF. Le premier sujet que deux parents abordent lorsqu’ils se rencontrent concernent les réussites de leur progéniture… Je rencontre des enfants, des adolescents et leurs parents, dont 80 % viennent consulter pour des problématiques scolaires. Une jeune femme m’a un jour raconté à quel point elle était stressée à l’idée de devenir la mère d’une enfant qui entre à l’école… Sa petite fille avait à peine 3 ans. Nous étions dans l’anticipation de cette rentrée et dans l’émergence de toutes les représentations et les peurs parentales liées à la scolarisation de l’enfant. Il plane actuellement une forme d’injonction à la réussite : « Si mon enfant réussit à l’école, je peux me considérer comme un bon parent ». Alors qu’à l’ inverse, « Si mon enfant échoue, je suis coupable et je ne remplis pas ma mission ». Ce qui est valable pour l’école, l’est également pour les différentes étapes du développement de l’enfant. Les parents, en particulier les mamans, sont comme dans une course de relais, elles considèrent qu’elles ont à cocher, une à une, les différentes étapes de développement, et si le relais n’est pas franchi ou atteint au “bon” moment, alors c’est que quelque chose dysfonctionne. Or, chaque enfant évolue à son propre rythme et ne peut développer tous les aspects de sa construction en même temps. Qu’il s’agisse de l’acquisition de la marche, du langage, de la propreté, etc. Chaque enfant suit son propre parcours d’évolution.
Les parents se trouvent dans une sorte de compétition. Se pose ici la question du rapport à la norme… À l’injonction de réussite s’adjoint la tyrannie de la norme. Ainsi, tout écart à la norme est vécu par les parents comme un manquement au devoir de réussite parentale.

MPE. Les mères semblent plus touchées que les pères…

JSF. Il existe un fort sentiment de solitude qui pèse sur les parents rencontrant des “difficultés” avec leur enfant, et les mères en sont effectivement souvent plus impactées que les pères. Il pèse dans leur cœur, parce que c’est là que tout se joue, cette responsabilité immense – qui les dépasse et qui leur fait peur, au sens propre du terme –, des choix et des décisions qu’elles doivent prendre pour leur enfant. Si la place des pères a évolué au fil des années, et qu’ils sont de plus en plus impliqués auprès de leur enfant, ils se montrent souvent plus présents dans l’accompagnement lors de la petite enfance (0-3 ans) et, par la suite, au lycée (15-18 ans). Entre les deux, dans les salles d’attente des “psy” le mercredi après-midi, ce sont les mères qui sont là, même si elles travaillent, ont des postes à responsabilité, rentrent tard. Elles portent en elles cette charge de l’accompagnement de leur enfant sur le chemin de la vie.
Face à ces sentiments de culpabilité et de solitude auxquels elles sont sujettes, le rôle du professionnel est de repositionner le parent à sa juste place et de dédramatiser l’impact de cette responsabilité sur le devenir de l’enfant. Lorsqu’une mère se présente en consultation, il est fréquent que, très rapidement, elle prenne sur elle l’entière responsabilité de la problématique de son enfant : « De toute façon, je sais que c’est de ma faute, j’étais très angoissée pendant la grossesse… Je n’arrive pas à avoir suffisamment de temps… Je travaille trop… Je l’élève toute seule… ». Face à ce type de remarques, avec bienveillance et un brin de provocation pour les faire réagir, il est possible de leur répondre : « Vous rendez-vous compte du sentiment de toute-puissance que vous avez ? », ou bien encore : « Êtes-vous en train de dire que votre enfant n’a pas d’autonomie et que ce qu’il fait, l’ensemble de ses comportements sont engendrés par vous ? ». Et c’est bien là, l’écueil : l’ enfant est différent de son parent, possède son identité propre et se construit en fonction de ce qu’il est et des expériences qu’il vit, et ce, indépendamment de ses parents.

MPE. Imparfait et plus-que-parfait, en quelque sorte ?

JSF. Cette injonction à être “bon” aliène le parent et le place dans l’illusion de son entière responsabilité envers son enfant. L’ouvrage de Judith Rich Harris [1], psychologue américaine, sur l’influence des parents vis-à-vis de la personnalité de leurs enfants, a eu peu d’écho en France. L’auteure s’est appuyée sur plusieurs enquêtes pour affirmer que l’enfant se construit davantage dans l’identification aux pairs que dans celle aux parents. Lors des premières consultations, les mères portent une grande culpabilité, mais si elles comprennent cela, elles peuvent s’autoriser à ne pas être parfaites. En effet, il n’y a rien de pire pour un enfant que des parents qui veulent être parfaits. C’est néfaste pour nous tous ! La perfection n’existe pas. Faire du mieux possible, en fonction de ce qu’on est, de ce que l’on peut, du temps dont on dispose, de notre personnalité, de notre configuration familiale, des impératifs qui sont les nôtres, etc., c’est déjà beaucoup.
Il est essentiel de libérer le parent de ce sentiment d’impuissance de pouvoir (sur)-protéger son enfant d’une société anxiogène. Puis, libérer l’enfant de ce poids de préoccupation parentale qui pèse également sur ses épaules.

MPE. Vous dites aux parents : « Lâchez vos enfants » et « Vive l’ennui ! ». Comment faire en pratique ?

JSF. Il est important de créer des moments où il y a une absence d’injonctions dans notre société calibrée. « Vite, il faut dîner, il faut manger des légumes et, si on mange des légumes, il faut qu’ils soient bio… Il ne faut plus qu’on mange de viande, mais alors, qu’est-ce qu’on met à la place ? ». En soi, rien n’est mauvais, c’est l’excès qui complique les choses.
Mai 1968 est venu marquer l’excès d’une éducation qui étouffait l’enfant. Il nous faudrait un mai 2018 pour dire : « Lâchez vos enfants ! » Laissez-les respirer, exister, s’ ennuyer. Quand on s’ennuie, le cerveau passe en mode “par défaut”. Au lieu d’activer des zones pour l’accomplissement d’une tâche, les connexions entre les neurones se font de façon aléatoire. Cela permet à la fois au cerveau de faire un reset (un peu comme on “reboote” un ordinateur), en déchargeant et en libérant de l’espace et, en même temps, comme les connexions sont aléatoires, en amenant la rêverie qui développe l’imaginaire, de se projeter et de penser : « Quand je serai grand, je pourrai faire ceci ou cela », etc. Quand les parents sont sollicités par un enfant qui dit « Je m’ennuie… », ils peuvent lui répondre : « Tant mieux, tu penses ! », « Formidable, tu te penses ! ». Bien sûr, ce n’est pas toujours évident, mais rêver est tellement important !
Dans ce temps présent de non-activité où le cerveau n’est pas soumis à un objectif déterminé, on est libre de réenvisager le monde, de se réenvisager soi-même, de même que ses propres choix.

MPE. En résumé, il s’agit d’être réellement présent à l’enfant et de lui donner du temps ?

JSF. Exactement. Au final, de quoi l’enfant a-t-il besoin pour grandir ? De deux choses essentielles : la nourriture affective et la disponibilité.
La nourriture affective renvoie à la nécessité de répondre aux besoins émotionnels de l’enfant. Plutôt que de dire à un enfant triste : « Arrête de pleurer, tu n’as aucune raison de le faire », il est préférable de lui dire : « Tu pleures, qu’est ce qui se passe, de quoi as-tu besoin ? ».
Le cortex préfrontal, la zone la plus aboutie de notre cerveau, n’est formée qu’à partir de 5/6 ans. Avant cet âge, toutes les émotions sont vécues par l’enfant de façon très intense et violente : il ne fait pas de “crises” ou de “caprices” mais il exprime ainsi ses besoins émotionnels, avec les moyens dont il dispose à son âge. Il est essentiel de prendre soin des émotions de l’enfant, même si nous ne les comprenons pas. L’enfant a surtout besoin d’être entendu.
Par ailleurs, les enfants ont besoin d’un espace-temps, d’une forme de parenthèse enchantée dans laquelle les parents sont pleinement disponibles. Nous entendons trop souvent des mamans débordées racontant que leurs enfants s’accrochent à leurs vêtements pendant qu’elles font brûler le dîner dans la poêle, le téléphone coincé sous l’oreille, répondant à leur interlocuteur : « Oui, je t’envoie le projet par mail tout à l’heure… », et finissant le repas tout en jetant un œil sur les infos des différentes chaînes en boucle… À leur enfant qui leur fait remarquer : « Maman, tu ne m’écoutes pas ! », elles pourraient alors répondre : « C’est vrai mon chéri, là je ne t’écoute pas » (au lieu de « Si, si je t’écoute ! »), « Mais dans quelques minutes, je prends un temps avec toi, vraiment, et là je pourrai t’écouter ». Le plus beau cadeau que nous puissions faire à un enfant, et à une personne de manière générale, c’est sa propre présence auprès de lui.
Pour répondre aux besoins de l’enfant et préserver son équilibre, il faudrait que chaque éducateur, au sens large, fasse de son mieux pour se montrer réellement présent, disponible et à l’écoute, à ses côtés. Dans un monde de sollicitations constantes, plus que la réussite en tant que telle, le défi est davantage de l’aider à être pleinement conscient de ce qu’il vit [2], de l’aider à faire sens dans le champ infini des possibles.

Propos recueillis par Géraldine Le Guillou
Formatrice, coach professionnelle

Pour grandir, un enfant a besoin de deux choses essentielles : la nourriture affective et la disponibilité. © nenetus – Adobe Stock.com

Références
[1] Rich Harris J. Pourquoi les enfants deviennent ce qu’ils sont. De la véritable influence des parents sur la personnalité de leurs enfants. Paris: Robert Laffont; 1999.
[2] Siaud-Facchin J. Tout est là, juste là. Méditation de pleine conscience pour les enfants et les ados aussi. Paris: Odile Jacob; 2014.

Déclaration de liens d’intérêts L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

© 2018 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
http://dx.doi.org/10.1016/j.melaen.2018.02.007

Vous venez de lire l’article « Donner du temps à l’enfant, voilà le plus beau des cadeaux » de la revue Métiers de la petite enfance • n° 256 • avril 2018 •

Laissez un message

Auteur(s): Jeanne Siaud-Facchin

Partager:

Réagir à cet article