Des valeurs pour prendre soin, un article de la revue Soins

Cet article fait partie du dossier Des principes et des valeurs pour prendre soin de la revue Soins du mois d’avril 2018.

perspectives

Quelles valeurs pour le soin de demain ?

Un sondage publié en amont des États généraux de la bioéthique, qui ont débuté en janvier dernier, montre qu’en matière de santé, une majorité de nos concitoyens aspire à une mutation législative de grande ampleur : procréation médicalement assistée (PMA) pour toutes, gestation pour autrui (GPA), euthanasie… [1]. Rien ne semble pouvoir échapper au primat de l’autonomie individuelle sur les autres valeurs. Sociologiquement, cette revendication s’inscrit dans le droit fil de la logique individualiste qui se développe depuis plusieurs décennies, en France comme en d’autres démocraties libérales. L’autonomie sera-t-elle la seule valeur de l’éthique du soin de demain ? Les acteurs de santé risquent-ils d’être confinés au rôle de prestataires de service ?


LE RESPECT DE L’AUTONOMIE DU PATIENT

L’évolution du droit de la santé témoigne de l’influence grandissante du principe d’autonomie sur les pratiques médicales [2].
Le patient a été intronisé co-acteur des choix thérapeutiques qui le concernent. La médecine lui propose une solution et c’est à lui de décider de l’opportunité de son application à son cas. Cette montée en puissance de l’autonomie a eu des conséquences salutaires. Elle a conduit les équipes médicales à tenir compte des préférences des malades, à prendre au sérieux leurs capacités intellectuelles, à les respecter comme des sujets dotés de l’aptitude de comprendre leur pathologie et les traitements proposés.
La valorisation de l’autonomie a permis d’instaurer un “partenariat thérapeutique”, de rééquilibrer les forces en présence, là où prévalait une dissymétrie entre ceux qui soignent et ceux qui souffrent. La promotion de l’autonomie renferme également des vertus thérapeutiques. En effet, lorsque le patient se sent partie prenante de la décision, il adhère plus volontiers à la stratégie de soin [3].

VERS UN TRIOMPHE DE L’AUTONOMIE ?

Cependant, l’éthique ne saurait se réduire au seul respect de l’autonomie du patient. Il existera toujours des situations limites où cette valeur se heurtera à d’autres, non moins légitimes. L’éthique consiste précisément en une réflexion suscitée par l’existence de dilemmes moraux où le principe d’autonomie entre en tension avec d’autres principes. Ainsi, un enfant ne doit pas subir les effets délétères des décisions d’adultes comme lors d’un refus de transfusion à l’accouchement [4]. Dans les cas d’urgence vitale, l’équipe doit transfuser plutôt que de laisser mourir la parturiente. De même, certaines revendications pour des raisons religieuses, ethniques et culturelles, exposant l’enfant à un risque vital majeur, ne peuvent être acceptées au nom de la liberté de croyance.
L’absolutisation du respect du principe d’autonomie aboutirait à une déshumanisation, sinon à un dédouanement de responsabilité. Ainsi, dans le diagnostic prénatal, lorsque les résultats génétiques ou échographiques concernant la santé du fœtus sont difficiles à interpréter [5], le médecin doit aider la femme enceinte à faire son choix. Certes, si cette femme apprend que son enfant en gestation est atteint d’une anomalie majeure, il lui appartient de choisir si elle désire le garder ou non. Cependant, le professionnel de santé a la responsabilité de l’aider à mûrir sa décision, à la lueur de son expérience. Majorer l’autonomie pourrait parfois conduire à accabler un patient plus qu’à l’accompagner, en l’abandonnant à la solitude de son choix.
L’autonomie trouvera une autre limite dans le respect des valeurs déontologiques des soignants. Pour prendre le cas de l’euthanasie, et à supposer qu’une loi autorise un jour sa pratique en France, une clause de conscience devra pouvoir être accordée au médecin, comme il en va déjà pour l’avortement. Nul n’imagine, en effet, une société qui sanctionnerait un professionnel pour avoir manqué à un devoir de donner la mort à l’un de ses semblables.
D’une façon générale, les prérogatives des patients resteront limitées par les valeurs du soin au nom desquelles les acteurs de santé se sont engagés, et qui méritent d’être reconnues au même titre que leur propre droit à l’autodétermination.

Références

© 2018 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés
SOiNS – no 824 – avril 2018 http://dx.doi.org/10.1016/j.soin.2018.02.013

© DR

auteur

PIERRE LE COZ
Professeur de philosophie Aix-Marseille Université, CNRS, EFS, ADES, faculté de médecine, département des sciences humaines, 27, boulevard Jean-Moulin, 13385 Marseille, France

Déclaration de liens d’intérêts
L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

 

 

 

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