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L’Ordre doit être très largement ouvert aux forces vives de la profession

L’Ordre doit être très largement ouvert aux forces vives de la profession

Entretien avec Patrick Chamboredon, président du conseil national de l’Ordre des infirmiers

Patrick Chamboredon, président du conseil national de l’Ordre des infirmiers. © P. Chagnon – Cocktail Santé

L’Ordre national des infirmiers s’est fortement impliqué dans les négociations, souvent âpres, menées ces derniers mois pour définir les attributions et compétences des infirmières de pratique avancée.
La zone d’autonomie qui leur sera accordée fait encore débat, alors que leur entrée en formation doit débuter à la rentrée prochaine. Le 16 mai dernier, le Haut Conseil des professions paramédicales a rendu un avis défavorable aux projets des textes encadrant le futur exercice des infirmiers de pratique avancée. Prenant acte de la souffrance exprimée par la profession dans une récente enquête, Patrick Chamboredon, le nouveau président du Conseil national de l’Ordre des infirmiers, engage l’institution sur ses missions de solidarité et d’entraide et entend l’ouvrir davantage aux infirmières et infirmiers qu’elle représente. Explications.

La revue de l’infirmière : Dans le Code de santé publique, les infirmiers sont toujours définis comme des auxiliaires médicaux. N’est-il pas temps de faire évoluer cette dénomination ?

Patrick Chamboredon : C’est une question importante qui a notamment été évoquée en conseil national de l’Ordre des infirmiers (CNOI), le 11 décembre dernier, lors de l’élection des nouveaux bureau et président du CNOI. Nous sommes tous convenus que ce titre “d’auxiliaire médical” relève d’un autre temps et a une connotation péjorative. Les besoins de santé ont considérablement évolué et la profession s’apprête à entrer à l’université avec la naissance prochaine de la pratique avancée infirmière. Les compétences qui seront prochainement délivrées aux infirmières par l’université vont contribuer à faire évoluer l’exercice et l’image de la profession. Mais pour le coup les mots ont un sens, et le terme auxiliaire en a un qui est peu favorable au développement et à la reconnaissancede la profession et à son acceptation par les autres corps professionnels.
En Europe et au-delà, plusieurs pays ont déjà fait évoluer le titre des infirmiers. C’est ce que souhaite l’Ordre infirmier; mais modifier la partie législative du Code de la santé publique nécessite une loi, ce qui ne relève pas de nous.

LRI : Quels sont les enjeux de la pratique avancée infirmière pour les patients et le système de santé ?

P.C. : Si on assiste aujourd’hui à l’émergence de la pratique avancée infirmière, dans le prolongement de la loi de santé de janvier 2016 [1], c’est pour répondre à des besoins de santé non couverts. 10 millions de personnes sont atteintes en France d’une maladie chronique. Les infirmières de pratique avancée (IPA) pourraient, notamment, fournir d’importants services aux usagers et au système de santé dans la prise en charge et le suivi de ces patients. Pour la profession, ce serait une nouvelle forme d’évolution et de reconnaissance avec un degré d’autonomie plus important. Divers pays (Royaume-Uni, Canada, États-Unis, etc.) y ont déjà recours avec succès depuis de nombreuses années.

LRI : Comment l’Ordre infirmier a-t-il contribué à l’écriture du décret relatif à la pratique avancée infirmière ?

P.C. : Le décret relatif aux IPA a fait l’objet d’une longue période préparatoire débutée véritablement en décembre 2017 avec une première version du décret. Les Ordres des médecins et des infirmiers ont été associés, mais la concertation a été très large et force est de constater, avec l’évolution du texte, une place de plus en plus importante des organisations de médecins, surtout généralistes, qui ont été très écoutées. L’Ordre des infirmiers a fait de nombreuses propositions de rédaction en accord avec la plupart des organisations infirmières. Ce fût cependant une discussion âpre ; ce qui est regrettable car certains se sont à l’évidence mépris sur ce qu’est la pratique avancée, croyant qu’elle vient en concurrence avec les médecins.

 LRI : Quelle est la position de l’Ordre sur le contenu de ce décret ?

P.C. : La position de l’Ordre est que l’introduction dans notre système de santé d’un professionnel de santé intermédiaire entre les médecins et les auxiliaires médicaux est une des clefs de l’amélioration du suivi des pathologies chroniques, de l’observance des traitements au long cours, de l’adaptation de ces traitements, qui sont des lacunes bien identifiées de la prise en charge actuelle et une cause de surcoût pour les finances de la sécurité sociale. Dans ce contexte, pour être efficace, il faut que les IPA disposent d’une autonomie suffisante conférée par les textes. À défaut, la pratique dépassera très vite la réglementation et les professionnels seront placés en situation compliquée car hors de leur champ de compétence1.

LRI : Qu’en est-il des travaux en cours sur le futur cursus de formation universitaire des IPA ?

P.C. : L’Ordre, du fait de sa mission de régulation des IPA, participe aux réunions techniques de création des maquettes de formation organisées par la Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle (DGESIP), la DGOS et des représentants des universités. Ces travaux vont permettre de définir de façon précise les compétences attendues pour cette nouvelle profession et donc les enseignements à organiser en rapport. Je rappelle que l’objectif de démarrage du cursus de formation des IPA est fixé à la rentrée 2018 par la ministre Agnès Buzyn. Le calendrier de travail est donc serré. Concernant les 200 à 300 infirmières titulaires d’un master en sciences infirmières, des passerelles seront à envisager afin de leur permettre d’endosser pleinement le titre d’IPA tel que désormais défini.

 LRI : Comment l’Ordre peut-il contribuer à développer et valoriser la recherche infirmière ?

P.C. : Le récent rapport de Stéphane Le Bouler [2] sur l’universitarisation des formations paramédicales et de maïeutique conforte l’intérêt de créer des filières LMD complètes dans le cadre universitaire pour les ressortissants des professions paramédicales. De même, il préconise le développement de nouveaux champs de recherche notamment dans le domaine des soins infirmiers. L’Ordre infirmier s’en félicite même si nous savons qu’il s’agit d’un long processus de mise en œuvre. Actuellement, il y a peu de docteurs en sciences infirmières en France. Il faudra donc recruter des enseignants chercheurs. Dans quel contexte, avec quelles universités, au sein de quel type de département. ? Tout ceci reste à déterminer.

 LRI : Dans le prolongement des objectifs fixés par le plan Priorité Prévention [3], quelle pourrait être la valeur ajoutée des infirmières en matière d’extension de la couverture vaccinale ? Avec quels avantages et quels prérequis ?

P.C. : Si l’objectif est de permettre la vaccination la plus large, de toutes les couches de la population, et la lutte contre l’hésitation vaccinale, on ne voit absolument pas ce qui contredirait l’extension de la vaccination sans prescription par les infirmiers contre la grippe ou en rappel des autres vaccins. Dans ce domaine, il ne devrait y avoir aucune considération de nature corporatiste. Prenons la vaccination contre la grippe saisonnière, si l’infirmier peut aussi vacciner l’entourage de la personne âgée n’est-ce pas profitable à tous ? Et combien d’infirmières à domicile pratiquent des rappels de vaccins à la demande des personnes sans disposer d’une prescription médicale qui nécessite un rendez-vous chez le médecin avec un délai. L’infirmier est un professionnel de santé au contact avec les patients et les proches. Il doit pouvoir vacciner si nécessaire2. Il faut aussi réfléchir à améliorer la formation initiale des infirmiers et bien sûr que les infirmiers se fassent vacciner eux-mêmes.

LRI : Quel sera l’impact du décret qui doit prochainement officialiser l’inscription automatique des infirmiers à l’Ordre ?

P.C. : Après 8 années d’existence, le tableau ordinal totalise 250 000 professionnels inscrits. On estime par ailleurs à 300 000 le nombre d’infirmiers encore à inscrire au tableau. C’est un vrai défi pour l’Ordre !
C’est dans ce contexte que va être publié prochainement le décret offrant une durée limitée d’inscription automatique au tableau ordinal. Les infirmiers non inscrits à ce jour vont ainsi bénéficier d’une fenêtre réglementaire de quelques mois pour s’inscrire. Ce décret, par un mécanisme administratif auprès des ressources humaines des établissements de santé, va permettre la transmission des listes des professionnels en activité qui, comparées à celles du tableau ordinal, nous permettront d’inciter les infirmiers n’y figurant pas à compléter les données les concernant et ainsi à régulariser leur inscription.
Dans un second temps, ils seront invités à régler leur cotisation3 dont le montant reste inchangé : 30 €/an pour les salariés (75 € pour les libéraux). C’est un montant modique au regard des services de plus en plus nombreux que l’Ordre développe pour les professionnels.
Fort d’une bonne représentativité, l’Ordre dégagera une meilleure visibilité à l’échelle nationale et pourra mieux peser sur les politiques publiques et négocier une place de l’infirmière à la fois reconnue mais aussi renforcée.

LRI : Que révèlent les données de l’enquête réalisée par l’Ordre national des infirmiers, du 30 mars au 7 avril 2018, de l’impact des conditions de travail des infirmières sur leur équilibre physique et émotionnel ?

P.C. : L’enquête de l’Ordre [4] confirme hélas ce que de nombreux signaux indiquaient déjà. Notre profession est en souffrance. Les infirmiers qui ont répondu très nombreux (18 600 réponses en une semaine) ont en leur très grande majorité témoigné des signes d’épuisement professionnel voire de détresse. C’est inquiétant et nous a convaincu qu’il fallait agir. L’Ordre est une organisation fondée sur la confraternité et l’entraide.

LRI : En quoi, dans sa conception et son offre, le nouveau dispositif d’entraide Solidarité Ordinale Infirmière est-il original ?
Que révèle t-il de l’attention portée par l’ONI à sa mission d’entraide ?

P.C. : Le dispositif (Solidarité Ordinale Infirmière [5]) vise à placer l’Ordre comme un recours possible, un soutien au quotidien de nos confrères et consœurs ainsi que de leurs proches. C ’est une mission de l’Ordre qu’il faut mieux faire connaitre aux infirmiers qui ne savent pas toujours à quoi sert l’Ordre. Il s’agit de leur dire : « Vous n’êtes pas seuls et isolés dans les difficultés de l’exercice. Nous sommes tous infirmiers, issus des mêmes études, confrontés aux mêmes exercices, serrons-nous les coudes ! » Cela vient en complément des autres missions de l’Ordre que sont la défense de la profession, la valorisation et le développement des compétences, de l’expertise. L’Ordre renforce également son entraide financière, son accompagnement en cas d’agression. Ce que nous voulons c’est une mobilisation générale de l’Ordre à tous ses échelons.

 LRI : Pourquoi souhaitez-vous mettre en œuvre un fonctionnement ordinal plus démocratique ?

P.C. : Avant tout je souhaite rassembler la profession ! Et aussi faire en sorte qu’à tous les échelons de l’Ordre, les élus soient associés, selon leurs prérogatives, aux décisions. Car il est essentiel que l’Ordre soit riche de toutes ses composantes et que les idées puissent émerger de tous ses étages. C’est fort de cette démocratie interne, que l’Ordre sera réactif et à l’avant-garde de ce que doit être la profession.
L’Ordre doit être en mouvement et en phase avec les réalités de ce qu’est l’exercice professionnel. Je souhaite le faire vivre au milieu des infirmiers pour les infirmiers. C’est pourquoi il doit être très largement ouvert aux forces vives de la profession. Dans le même temps, j’invite les infirmiers à réfléchir à ce que l’Ordre peut faire pour eux mais aussi à ce qu’ils peuvent faire pour l’Ordre. C’est ça le sujet ! •

 Propos recueillis par
Yasmina Ouharzoune, rédactrice en chef,
et Sylvie Warnet,
rédactrice en chef adjointe

 

Références
Notes

Vous venez de lire l’Interview du président de l’Ordre des infirmiers paru dans La Revue de l’Infirmière Juin-Juillet 2018 n° 242

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Auteur(s): Y. Ouharzoune, S. Warnet,

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