Les agnosies spatiales

Les agnosies spatiales

 « Nos yeux ne nous trompent […] pas seulement

dans la grandeur des corps en eux-mêmes, mais

aussi dans les rapports que les corps ont entre eux. »

Malebranche, La Recherche de la vérité

Agir dans le monde qui nous environne implique de pouvoir connaître les paramètres spatiaux des objets (volume, direction, mouvement), leurs relations spatiales, mais implique aussi de savoir mobiliser notre corps au sein d’un espace réel déjà connu ou exploré grâce à la lecture, sur carte ou sur plan, de relations topographiques. On peut, avec Hecaen (1972), distinguer les troubles de la perception spatiale et les troubles de la manipulation et de la mémoire des données spatiales et topographiques.

Les troubles de la perception spatiale

La désorientation visuelle de Holmes et Horrax

Elle regroupe les troubles de la localisation d’objets isolés, le malade pouvant déclarer que les objets lui semblent trop grands ou trop petits ou trop courbés ou trop proches ou trop éloignés ou parfois le désordre est confusément perçu (« Les choses ne ressemblent pas à ce qu’elles devraient. », Critchley, 1960). Ainsi les sujets ne peuvent-ils indiquer, dans un groupe d’objets, celui qui est le plus lointain ou le plus proche, le plus à droite ou le plus à gauche, le plus long ou le plus court ; il leur est difficile de pointer le doigt vers un stimulus ou de suivre un objet en mouvement. Ils peuvent avoir des difficultés à dénombrer des objets dans l’espace et ces troubles peuvent se limiter à un hémichamp visuel, même en l’absence d’hémianopsie. Les difficultés peuvent prédominer dans l’espace proche. La vision stéréoscopique peut aussi être défaillante, en sachant qu’il faut distinguer la perception de la profondeur réelle des objets dans l’espace et la perception de relief liée à la vision binoculaire. La perception du mouvement peut être abolie mais cette abolition peut aussi exister de manière isolée.

Les déficits des jugements de direction de lignes peuvent être objectivés en présentant au sujet des paires de lignes de direction différente et de choisir les deux lignes de même direction dans une disposition étalonnée disposée en éventail (Benton, 1978 ; figure 8.1).

Figure 8.1.
E
xemple extrait du test de jugement de direction de lignes de Benton (1978).

Les troubles de la perception spatiale sont liés à des lésions postérieures des hémisphères cérébraux, particulièrement du côté droit.

Les troubles de la rotation mentale désignent l’incapacité à imaginer, et donc à désigner dans une épreuve à choix multiple, comment évolue la représentation d’une figure quand elle tourne autour de son axe. Chez les sujets « normaux », le temps de réaction à des jugements de rotation est d’autant plus long que la valeur de l’angle de rotation est élevée. Les troubles de la rotation mentale peuvent s’observer après une lésion gauche comme après une lésion droite et il a été avancé que l’hémisphère droit assure la transformation des images mentales, tandis que l’hémisphère gauche permet l’évocation des images à partir du stock mnésique.

L’ataxie et l’agnosie du miroir

L’être humain acquiert progressivement, tout au long de son enfance et à l’âge adulte, les adaptations visuomotrices nécessaires pour reconnaître ce qui est vu dans un miroir y compris son propre corps et pour agir sur l’objet « réel » en regardant l’objet « virtuel ». C’est ainsi que l’être humain peut se raser, se coiffer, se maquiller en se regardant et en guidant son action dans un miroir. L’ataxie du miroir et l’agnosie du miroir se caractérisent par l’incapacité d’atteindre un objet réel en regardant dans un miroir son image virtuelle.

L’ataxie du miroir se caractérise, dans ses formes sévères, par le fait que le patient à qui l’on demande d’attraper un objet réel en regardant dans un miroir son image virtuelle dirige spontanément sa main vers l’objet virtuel sans pouvoir se corriger de façon autonome, mais en accomplissant des mouvements erratiques qui oscillent entre l’objet réel et l’objet virtuel. Le sujet peut toutefois diriger sa main vers l’objet réel après que l’examinateur lui aura indiqué la direction du mouvement à travers le miroir, encore que cette aide laisse persister des erreurs directionnelles, aussi bien avec le bras controlatéral qu’avec le bras homolatéral. Même si une amélioration est obtenue, elle ne se maintient pas quand la même tâche est proposée ultérieurement au malade. Le trouble n’est pas de nature agnosique car l’objet réel est correctement distingué de son image virtuelle. Les formes mineures se caractérisent par des erreurs directionnelles, le sujet dirigeant néanmoins son bras non vers l’image virtuelle mais vers l’objet. Il n’y a pas de trouble au test de jugement de direction de lignes de Benton (voir figure 8.1). L’ataxie du miroir évoque une rivalité permanente entre l’image réelle et l’image virtuelle, le sujet pouvant spontanément ou par apprentissage, mais de manière transitoire, atteindre la cible.

L’agnosie du miroir se caractérise par l’incapacité de distinguer l’espace réel de l’espace virtuel vu dans le miroir : l’objet est ainsi localisé dans ou derrière le miroir et l’une et l’autre main se dirigent vers le miroir quand on demande au sujet d’attraper l’objet. Le geste fait pour tenter d’atteindre l’objet n’a pas le caractère erratique observé dans l’ataxie du miroir. Le sujet dirige parfois sa main vers l’objet réel, ce qui arrive plus souvent avec la main ipsilatérale à la lésion qu’avec la main controlatérale. Les malades savent néanmoins qu’ils se trouvent devant un miroir dont ils connaissent les propriétés. Ils se reconnaissent dans le miroir. Tout se passe comme s’il existait une dissociation entre les connaissances sémantiques sur le miroir et la capacité d’utiliser ces connaissances de manière procédurale en interagissant avec le miroir. Même si les patients savent que l’expérimentateur et l’objet qu’ils doivent attraper est derrière eux, ils continuent de diriger leur main vers le miroir pour attraper l’objet placé, par exemple, sur leur épaule (Connors et Coltheart, 2011). Il existe des perturbations au test évaluant les capacités de rotation mentale (Peters et al. , 1995 ) et au test de jugement de lignes. Les lésions intéressent l’un ou l’autre lobe pariétal et s’expriment de manière bilatérale avec une plus grande sévérité pour l’hémicorps controlatéral.

Au cours des ataxies du miroir, les lésions sont localisées entre la partie postérieure de la portion inférieure du gyrus postcentral et le gyrus supramarginal ainsi que dans la profondeur du sillon intrapariétal antérieur. Au cours des agnosies du miroir, les lésions, un peu plus postérieures, intéressent la partie postérieure du lobule pariétal inférieur et la jonction temporo-pariéto-occipitale au voisinage du sillon temporal supérieur  Binkofski et al., 1999).

C’est en examinant le comportement de malades atteints de « démences dégénératives et vasculaires » devant un miroir qu’ Ajuriaguerra et al. (1963) ont pu repérer deux autres types de troubles.

Le premier intéressait les malades les moins sévèrement atteints : il s’agit de l’incapacité de désigner les parties du corps au niveau de l’image réfléchie par le miroir. Ce trouble pourrait être dénommé autotopagnosie du miroir ou autotopagnosie spéculaire . Alors qu’ils se reconnaissent dans le miroir, qu’ils peuvent atteindre un objet réel qu’ils voient dans le miroir, les malades, priés de désigner dans le miroir les parties de leur corps, portent leur index non sur l’image spéculaire mais sur leur corps réel. Ainsi, au lieu de désigner leur nez dans le miroir, ils portent leur index vers leur nez « réel ». Tout se passe comme s’ils ne pouvaient pas se distancier de leur propre corps pour interagir avec lui à partir de son image spéculaire. En d’autres termes et en référence aux constatations de Binkofski et al. (1999), il existe une dissociation entre la capacité de gérer l’espace personnel qui est préservée et la capacité de gérer l’espace péripersonnel qui est altérée. Ainsi, en regardant le miroir, le malade peut attraper un objet réel placé sur son épaule alors que si l’objet est placé juste au-dessus de lui, il tend son bras vers le miroir pour tenter de l’atteindre. Cela suggère que la gestion motrice dans l’espace personnel et celle dans l’espace péripersonnel relèvent de deux processus différents.

Le second type de trouble intéressait les malades les plus sévèrement atteints : ils ne se reconnaissent plus dans le miroir ; ils peuvent se palper le visage, parler avec leur image spéculaire comme avec un étranger et ils sont parfois angoissés. Ce déficit relève-t-il d’une autoprosopagnosie) ? On ne peut évoquer cette hypothèse sans prosopagnosie associée pour les visages familiers. En outre, certaines observations indiquent que les malades reconnaissent pourtant leur visage présenté en photographie. L’agnosie du miroir pourrait jouer un rôle favorisant dans le déficit d’identification du visage, mais son rôle ne saurait être exclusif car l’agnosie du miroir peut exister sans déficit d’identification du visage. Le caractère fluctuant du trouble d’un moment à l’autre peut être rapproché de ce qui est observé dans d’autres illusions délirantes comme le syndrome de Capgras (voir chapitre 21, p. 362) et justifierait alors l’appellation d’« illusion délirante de méconnaissance du Soi spéculaire » ou de « délire de méconnaissance du Soi spéculaire ». On pourrait alors évoquer, comme dans les délires d’identité, un trouble multifactoriel où interviendraient les distorsions perceptives, la perte du sentiment de familiarité, et la capacité du sujet d’évaluer et de critiquer ses croyances en fonction de ce qu’il perçoit, du contexte de ses perceptions, des interrogations suscitées par ses perceptions, de son état de vigilance. En tout cas et en l’absence de démence, un tel trouble a été observé en présence d’une souffrance lésionnelle hémisphérique droite et bifrontale ( Villarejo et al. , 2011 ), ce qui est un argument complémentaire pour rapprocher ce délire, parfois désigné par le terme elliptique de « signe du miroir », des délires d’identité à type d’hypo-identification (voir p. 362 ).

Les troubles du maniement des données spatiales et de l’orientation topographique

La négligence spatiale unilatérale

La négligence spatiale unilatérale (voir p. 153) est une perturbation du traitement des données spatiales dont l’existence peut à elle seule rendre compte de troubles du maniement des données spatiales (comme s’orienter sur un plan) ou de la mémoire topographique (comme marcher dans une ville selon un itinéraire défini). Mais ces troubles peuvent exister intrinsèquement en dehors de toute héminégligence. En outre, ainsi que le soulignent Hecaen et ses collaborateurs en 1956, ces troubles ne sont pas purement agnosiques : ils compromettent aussi l’action sur l’espace et ils sont étroitement associés avec des perturbations visuoconstructives, des agraphies, des alexies ou des acalculies spatiales, des asomatognosies pour réaliser « un syndrome apractognosique du carrefour postérieur de l’hémisphère mineur ».

 La planotopokinésie de Pierre Marie

Décrite par Pierre Marie en 1924, et désignée par Hecaen et ses collaborateurs en 1972 sous le nom de perte des notions topographiques, elle se caractérise par l’incapacité de s’orienter sur une carte. On peut la rechercher en étudiant les performances des sujets dans :

  • la localisation des villes sur une carte muette ;
  • l’indication, sur un plan, d’un itinéraire habituel (sur route, en bus, en métro… en fonction du contexte de vie du sujet) et en le comparant à ses capacités de verbalisation : les rues, les stations de métro ou les arrêts de bus sont nommés mais leurs relations spatiales sont désorganisées et le sujet erre sur son plan ;
  • la recherche et l’apprentissage d’un itinéraire sur le plan d’une ville imaginaire ;
  • l’apprentissage d’un labyrinthe.

Ces troubles sont électivement liés à des lésions postérieures de l’hémisphère droit mais leur interprétation doit être prudente. En effet, des troubles de l’apprentissage d’un labyrinthe ou de reconnaissance et d’apprentissage d’un itinéraire peuvent relever de mécanismes multiples : planotopokinésie, mais aussi agnosie spatiale unilatérale dans les mêmes lésions postérieures de l’hémisphère droit, trouble mnésique perturbant l’apprentissage des relations spatiales dans les lésions hippocampiques droites, indistinction droite–gauche dans les lésions pariétales gauches, perturbation des capacités de programmation séquentielle dans les lésions frontales. La difficulté de s’orienter sur un plan est souvent associée à une acalculie spatiale et à des troubles de l’habillage.

La perte de la mémoire topographique ou désorientation spatiale

Elle est parfois regroupée avec la planotopokinésie (qu’elle accompagne souvent) sous le nom de déficit de l’orientation topographique. Elle est aussi désignée sous le nom de désorientation topographique, de désorientation environnementale, de désorientation spatiale. Elle se manifeste par l’incapacité de reconnaître des lieux familiers (agnosie environnementale) et de s’y orienter : maison, quartier, ville, ces malades étant tout à fait incapables d’apprendre à s’orienter dans un lieu nouveau comme l’hôpital. Les rues, les maisons, les bâtiments, les stations de bus ou de métro sont reconnus comme tels mais perdent leur valeur identitaire de repères topo-graphiques. On a voulu discerner dans le trouble deux variétés.

La première est d’ordre agnosique : le sujet, bien qu’apte à classer catégoriellement les bâtiments (église, immeuble, etc.) ou les meubles qui structurent son habitation (armoire, buffet, etc.), ne les reconnaît plus ; il s’agit donc d’une agnosie des lieux familiers, intéressant aussi les rues, les places, qui paraissent étranges et différents et qui peut être rapprochée de la prosopagnosie, parfois associée. La seconde variété est une amnésie topographique abolissant la capacité à utiliser l’environnement pour s’y orienter. En fait, cette distinction entre une variété agnosique et une variété amnésique de désorientation topographique apparaît cliniquement difficile. Les malades sont souvent dans l’impossibilité de décrire verbalement des lieux familiers comme un itinéraire ou une maison ; quand ils peuvent le faire, il s’agit souvent de la mise en œuvre d’une mémoire purement verbale (donner le nombre de pièces de leur maison, signaler l’existence d’un escalier, énumérer des stations de métro ou des noms de rues, etc.). Ils se perdent même chez eux, ne retrouvant que difficilement, par tâtonnements successifs, la porte de la cuisine, du salon ou de la salle de bains.

Il existe souvent des troubles associés : hémianopsie, parfois quadrantale et gauche, achromatopsie, prosopagnosie, apraxie constructive, apraxie de l’habillage, agraphies, alexies, acalculies de type spatial. La désorganisation spatiale est massive quand la désorientation topographique s’intrique d’une agnosie spatiale unilatérale.

Les lésions sont bilatérales ou unilatérales et dans ce cas un rôle prépondérant est accordé à la région occipitale de l’hémisphère droit et au gyrus parahippocampique droit ainsi qu’à la substance blanche adjacente dans le territoire de l’artère cérébrale postérieure. Cette topographie lésionnelle peut conforter aussi bien l’hypothèse d’un désordre agnosique (lobe occipital) que celle d’un déficit mnésique (gyrus parahippocampique) concevant la désorientation spatiale comme une perturbation des mécanismes d’apprentissage et de rappel des informations visuelles qui structurent géographiquement l’environnement dans lequel l’être humain se déplace. Le plus frappant est, quelle que soit l’explication, le caractère très spécialisé des troubles, puisqu’une désorientation spatiale peut exister en l’absence d’une planotopokinésie et en dehors de troubles élémentaires de la mémorisation spatiale comme l’apprentissage d’un labyrinthe.

Proposition de classification des aspects anatomo-cliniques de la « désorientation topographique »

 Aguirre et d’Esposito ont proposé, en 1999, de distinguer quatre aspects cliniques et neuroanatomiques de désorientation topographique.

  • La désorientation égocentrique (voir supra, désorientation visuelle de Holmes et Horrax) au cours de laquelle il existe des difficultés pour localiser les objets par rapport au corps ; les descriptions d’itinéraires sont pauvres et inexactes, alors que les capacités de reconnaissance visuelle de l’environnement sont intactes. Ce syndrome de désorientation dans l’espace égocentrique correspond à des lésions bilatérales ou droites du lobe pariétal postérieur.
  • La désorientation directionnelle témoigne de perturbations des représentations spatiales exocentriques (allocentriques). Alors que la reconnaissance des points de repère de l’environnement est préservée et en l’absence de désorientation égocentrique, il existe une incapacité à déduire les informations directionnelles nécessaires pour définir le trajet à parcourir. Ainsi en est-il d’un patient de Takahashi (Takahashi et al. , 1997 ), chauffeur de taxi qui, soudainement, ne sut plus quelle direction prendre pour rejoindre sa destination alors que l’environnement (immeubles, paysages) était parfaitement reconnu. Il existe une incapacité à décrire les positions respectives de lieux connus et une incapacité à dessiner la carte d’un itinéraire. Ce syndrome de désorientation directionnelle correspondrait à des lésions de la région cingulaire postérieure (droite) au niveau de laquelle il a pu être mis en évidence chez le rongeur une petite population de cellules activées quand l’animal doit maintenir une tâche d’orientation dans son environnement (Chen et al., 1994 ). Une lésion du thalamus droit dorso-médian et latéral pourrait aussi donner le même trouble (Kawahara et al., 1986 ).
  • L’agnosie topographique ou agnosie des points de repère topographiques serait une variété de « perte de la mémoire topographique » (voir supra ) au cours de laquelle il existe une incapacité à utiliser les points de repère de l’environnement pour s’orienter. En fait, la mémoire topographique, au sens strict du terme, est bonne : le sujet peut typiquement dessiner des plans et des itinéraires de lieux familiers, il peut décrire sa maison ou des monuments familiers mais il est incapable de les reconnaître sur photographies ou quand il est en leur présence. Un détail comme le numéro apposé sur la façade peut permettre au sujet d’identifier sa demeure. Ainsi les sujets ne peuvent ni s’orienter dans des endroits connus ni apprendre à s’orienter dans des endroits nouveaux. Ils sont néanmoins aptes à mettre en œuvre des conduites vicariantes : savoir qu’il faut tourner à droite ou à gauche à tel feu tricolore, se guider en lisant le nom des rues et en identifiant les numéros. Il s’agirait en somme d’une agnosie visuelle spécialisée aux informations topographiques fournies par les éléments bâtis ou non bâtis qui composent l’environnement. Les lésions, latéralisées à droite ou bilatérales, intéressent électivement la partie médiane du lobe occipital et notamment le gyrus lingual au-dessous de la scissure calcarine comme au cours d’un infarctus de l’artère cérébrale postérieure droite.
  •  La désorientation topographique antérograde épargne l’orientation dans les lieux connus, alors que le sujet ne peut apprendre à s’orienter dans des lieux nouveaux. Néanmoins les informations autres que topographiques peuvent être mémorisées et le sujet peut développer des comportements vicariants en s’aidant d’indices comme les inscriptions apposées sur une porte ou les noms de rue. Les lésions intéressent le gyrus parahippocampique droit et induisent donc une amnésie spécialisée montrant ainsi le rôle du cortex parahippocampique dans l’acquisition des informations topographiques. Les lésions limitées à l’hippocampe et unilatérales ne donnent pas d’amnésie topographique, tandis que les lésions bilatérales des hippocampes donnent une désorientation antérograde incluse dans les perturbations mnésiques plurisectorielles de la mémoire épisodique qui caractérisent les amnésies hippocampiques.

Modélisation de la navigation spatiale dans un réseau interconnecté (figure 8.2)

Figure 8.2.

Réseau des aires cortico-sous-corticales et de leurs connexions impliquées dans la navigation spatiale (Lithfous et al., 2013 ). En traits pleins : aires corticales ; en pointillés : aires sous-corticales.
1. Cortex occipital (repères topographiques : gyrus fusiforme). 2a. Hippocampe antérieur (création des référentiels allocentriques). 2b postérieur (stockage des référentiels allocentriques). 3. Cortex pariétal postérieur (référentiels égocentriques). 4. Cortex rétrosplénial (conversions des référentiels allocentriques en référentiels égocentriques). 5. Cortex préfrontal (contrôle exécutif). 6. Noyau caudé (mémoire procédurale/navigation égocentrique).

Les cibles lésionnelles de la maladie d’Alzheimer (voir chapitre 23) et les progrès de l’imagerie cérébrale morphologique et fonctionnelle, joints à des études sur l’animal, ont permis d’élaborer une modélisation en réseau des structures sous-tendant les compétences complexes qui régissent les déplacements de l’homme dans son environnement en créant et en mémorisant des itinéraires adaptés afin d’« aller et venir » dans l’espace.

La navigation spatiale désigne donc cette capacité de suivre un trajet correspondant à un projet de déplacement d’un point à l’autre de l’espace. Il s’agit de l’espace constitué par sa propre demeure, par son village ou son quartier, par sa ville et bien au-delà encore. Les itinéraires peuvent être connus du sujet et certains lui sont très familiers : sa maison, faire ses courses à pied ou en voiture ; d’autres sont appris depuis peu ou sont en cours d’apprentissage : l’hôtel où l’on séjourne quelques jours, la « maison de retraite » où l’on vient d’être admis, un itinéraire à repérer sur une carte, que l’on se déplace à pied, ou par un moyen de transport collectif ou encore en voiture personnelle. On conçoit donc que les conditions dans lesquelles peut se manifester une « désorientation spatiale », dite aussi « désorientation topographique » sont très nombreuses. Il s’agit d’une manifestation à la fois précoce et fréquente de la maladie, souvent obscurcie par les appellations de « déambulation », d’« errance », de « fugue » qui recouvrent des comportements dont les causes ne sont pas univoques mais que l’on englobe sous le même terme en raison des risques que peuvent avoir ces comportements en termes de santé publique. En suivant les processus mis en œuvre dans l’orientation et la navigation spatiales, on peut repérer les étapes suivantes.

  • Il est d’abord nécessaire de « reconnaître » l’environnement comme porteur, outre ses caractères identifiants intrinsèques (l’hôtel de ville, l’hôpital, le jardin botanique, la place de la Bourse), de repères topographiques : la défaillance de cette capacité visuognosique spécifique définit l’agnosie topographique ou variété agnosique de la désorientation topographique (vide supra) typiquement liée à une lésion droite ou bilatérale impliquant le gyrus lingual.
  • Ces repères permettent de mémoriser une carte cognitive (ou cadre de référence ou référentiel) allocentrique où les différents éléments de l’environnement sont repérés les uns par rapport aux autres et séquentiellement tout au long du trajet, et ce indépendamment de la position du sujet. Cette capacité d’organisation et de mémorisation d’un itinéraire (dont la défaillance a pu être décrite sous le nom de désorientation directionnelle, accompagnée d’une planotopokinésie ; vide supra) est liée à l’hippocampe et plus précisément à l’hippocampe droit, tandis que l’hippocampe gauche serait impliqué dans la mémorisation épisodique séquentielle des événements survenus pendant les trajets une fois qu’ils ont été parcourus (Lambrey et al. , 2003 ). Le gyrus parahippocampique serait aussi impliqué dans la phase d’apprentissage (désorientation topographique antérograde ; vide supra). Des études en IRM morphologique de chauffeurs de taxi londoniens, réputés suivre un entraînement intensif dans l’apprentissage d’itinéraires, ont montré que le volume de leur hippocampe postérieur était bilatéralement plus important que celui de sujets témoins, mais aussi plus important que celui de chauffeurs de bus qui suivent des trajets prédéfinis. En outre, le volume de leur hippocampe postérieur droit était corrélé avec la durée de leurs fonctions (Maguire et al., 2000 ; 2006). On pourrait ainsi penser que l’hippocampe postérieur est impliqué dans le stockage des cartes cognitives tandis que l’hippocampe antérieur serait plutôt impliqué dans la formation de nouveaux référentiels allocentriques.
  • Pour permettre le déplacement du sujet conformément à l’itinéraire souhaité, les représentations spatiales allocentriques (au Nord, au Sud, à l’Est, à l’Ouest) doivent être transformées en représentations égocentriques (à droite, à gauche, devant, derrière) : le sujet doit identifier sa position, effectuer les opérations de rotation mentale nécessaires de la carte cognitive allocentrique pour qu’elle concorde avec sa propre position. Bien entendu, ce cadre de référence égocentrique doit tout au long du déplacement être mis à jour par les informations sensorielles issues des déplacements du corps (proprioceptives, vestibulaires) et de l’environnement (par exemple visuelles, auditives, olfactives). Et c’est ainsi que le sujet peut adapter efficacement son déplacement. Le référentiel égocentrique implique le cortex pariétal postérieur.
  • Il apparaît donc nécessaire que s’établisse une synchronisation permanente entre le référentiel allocentrique et le référentiel égocentrique : cette fonction serait assurée par le cortex cingulaire postérieur au sens large du terme, mais plus précisément par le cortex rétrosplénial qui opérerait la conversion du référentiel allocentrique hippocampique en référentiel égocentrique pariétal. Les connexions du cortex rétrosplénial (hippocampe, cortex pariétal et occi-pital, cortex préfrontal dorsolatéral, thalamus) seraient en faveur de cette hypothèse. La désorientation spatiale précoce de la maladie d’Alzheimer pourrait illustrer le déficit de cette fonction de synchronisation du cortex rétrosplénial, précocement atteint dans la maladie, et ce d’autant qu’il a pu être montré, en imagerie fonctionnelle, un déficit métabolique de cette région de manière aussi précoce et plus intense que celle de l’hippocampe (Serino et Riva, 2013). Mais la dépression métabolique rétrospléniale pourrait aussi être liée à un diaschisis transmis par les connexions hippocampo-rétrospléniales à partir d’un hippocampe lésé et hypométabolique (Villain et al., 2008).
  • Le cortex préfrontal est impliqué dans la navigation comme il l’est dans toute activité qui nécessite un contrôle exécutif impliquant le choix d’un itinéraire, sa programmation, la capacité de changer une partie du programme si un événement imprévu survient sur le parcours ou si le sujet constate une erreur ou prend conscience d’une autre alternative plus efficiente. La mémoire de travail est une nécessité opérationnelle de la navigation. Aussi, l’imagerie fonctionnelle montre que les tâches de navigation effectuées dans une ville virtuelle activent le cortex préfrontal : ces tâches montrent que l’activation préfrontale croît quand le protocole demande de faire des détours par rapport à l’itinéraire (Maguire et al., 1998).
  • La navigation spatiale fait aussi l’objet d’un apprentissage égocentrique en mémoire procédurale : les meilleures performances pour les itinéraires connus sont corrélées avec l’activation du noyau caudé (Hartley et Burgess, 2005).
Bibliographie

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Vous venez de lire le chapitre 8 Les agnosies spatiales de l’ouvrage Neuropsychologie du Professeur Roger Gil.

L’auteur

Roger Gil est professeur émérite de neurologie à la faculté de médecine et de pharmacie de l’Université de Poitiers et directeur de l’Espace de réflexion éthique régional Poitou-Charentes.

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